"Not a Pax Americana" – réflexions cinéphiles…

Just another WordPress.com site

Quête personnelle et religiosité dans « Ailes Grises »

Posted by Axel de Velp sur 29 mai 2010

La nouvelle série conçue par ABe Yoshitoshi déploie dans son discours et sa narration un nombre important de thématiques différentes. Nous vous proposons ici d’aborder les questions de quête personnelle et de religiosité, tant la première dépend explicitement de la seconde et celle-ci parcourt toute l’œuvre en filigrane du récit et de la représentation. Nous commencerons donc par nous attarder sur les nombreux signes religieux qui parsèment la série télévisée, avant d’analyser comment les questions d’identité et de quête personnelle sont traitées par ABe.


I. Présence envahissante du religieux

Nous allons tenter d’énumérer, de manière non exhaustive, tout ce qui nous paraît entretenir dans la série des rapports plus ou moins éloignées avec des questions de religion.

Les Haibane

Le signe le plus évident et le plus immédiat du caractère religieux dans Ailes Grises est bien évidemment l’aspect physique des Haibane les connotant comme des sortes d’anges célestes de par la présence d’ailes dans leur dos et d’une auréole lumineuse au dessus de leur tête (fig. 1). Cependant ces ailes sont grises : ni blanches comme de véritables anges, ni noires comme des anges déchus, ce qui, nous le verrons plus bas, a son importance.

Figure 1. Ailes et auréoles : signes évidents de la connotation religieuse des Haibane.

Bien évidemment ces signes ne suffisent pas à appuyer la thèse d’une présence centrale du religieux dans la création d’ABe et plus particulièrement autour des Haibane. Nous pouvons également relever le traitement du lieu où vit la communauté d’Haibane, au sein de laquelle va « naître » Rakka. Il s’agit d’une communauté non mixte dont les modes de fonctionnement pourraient rappeler ceux d’une communauté religieuse comme un couvent ou un monastère. De plus, la communauté de la Vieille Maison prend en charge l’éducation des Haibane enfants, qui naissent sous son toit ou dans l’autre refuge Haibane de l’Usine, et figure ainsi les vocations éducatives qu’ont toujours eu les religions de par le monde. Les membres de la communauté travaillent sans gagner d’argent comme un vœu de pauvreté : le fruit de leur travail est directement récupéré par la Haibane Renmei, qui est une forme relativement basique d’institution religieuse. Cette institution repose sur un fonctionnement qui relève essentiellement de la sacralisation de rites et règles qui la régissent. Il est interdit aux Haibane d’adresser la parole au Communicateur ou à tout autre membre de l’organisation. Le Temple qui abrite l’institution n’est accessible que par un chemin difficile et dangereux, impliquant d’être motivé par une nécessité impérieuse pour qui voudrait s’y rendre ; ou bien de rappeler à ceux qui y sont convoqués quelle est leur place dans la hiérarchie du monde dans lequel ils évoluent (fig. 2).

Figure 2. L’isolement comme signe du sacré et de l’autorité.

Une autre présence du religieux dans la représentation des Haibane se retrouve dans la maladie qui frappe leurs ailes, lorsque celle-ci sont « Liées au Pêché ». L’usage même de ces mots, la connotation très claire envers les anges déchus et leur exil du Paradis dans les croyances chrétiennes, tous ces éléments renforcent la religiosité des personnages. Cette malédiction au sens second du terme de « réprobation divine »1 n’est d’ailleurs guérissable que par le Pardon. Que ce soit Rakka ou Reki, il faut que leurs fautes soient pardonnées par d’autres pour que leurs ailes puissent retrouver leur gris « naturel » et leur permettre ainsi d’accéder à la rédemption, appelé « l’Envol » dans Ailes Grises (fig. 3).

Figure 3. La maladie des ailes, manifestation physique du Pêché.

Ce Pêché, dans les deux cas développés dans la série, est soit le résultat d’un profond sentiment égoïste de la part des personnages, soit antérieur à leur « naissance » en tant qu’Haibane. Rakka refuse d’accepter l’Envol de Kuu, alors que celle-ci n’avait comme seul désir de montrer la voie aux autres et de leur transmettre le courage de se préparer au départ, comme le dévoile le Communicateur à Rakka dans les derniers épisodes de la série. Quant à Reki, elle est liée au Pêché dès sa naissance et elle n’a eu de cesse de désirer son départ de Guri, après l’Envol de Kuramori, jusqu’à mettre en danger la vie de ses amis (fig. 4) et ne s’est jamais pardonné ses errements, mettant ainsi ses compagnons du refuge de l’Usine (Hyoko et Midori) dans l’impossibilité de lui pardonner également. En réalité, le rêve de Reki, qui se dévoile à la toute fin de la série semblerait dépeindre son suicide. Nous sommes en pleine lecture chrétienne du Pêché : Reki « naît » Haibane dans une mare de sang, les ailes déjà noircies par endroits par la maladie. Elle est punie pour avoir ôté sa propre vie.

Figure 4. Les errements de Reki.

Le monde de Guri

L’univers dans lequel se déroule Ailes Grises est constitué uniquement d’une ville et de ses proches alentours. Cette ville, Guri, construite sur un schéma plus ou moins circulaire, est entourée d’un grand mur, incluant les terres environnantes. Cet univers reclus n’est accessible qu’aux Toga, sorte de commerçants mystérieux autorisés à commercer avec Guri. Pour une raison inexpliquée, ils ne sont pas autorisés à communiquer avec les habitants de Guri, y compris les Haibane. Là encore, nous retrouvons des éléments religieux importants : le vœu de silence que font certains moines, la réclusion et la recherche d’un caractère d’autosuffisance des communautés religieuses et l’isolement caractérisé de la ville. Aucun habitant ne peut franchir le Mur, et en particulier les Haibane qui peuvent être puni d’avoir tenté de le faire : ce qui fut le cas de Reki dans sa jeunesse. Seuls les Togas et les oiseaux peuvent voir et aller au-delà de ce rempart infranchissable, en particulier les corbeaux qui sont très présents dans la série (nous y reviendrons) et dont :

« (…) [le] symbolisme est dual: il est lié à la sagesse, la prévoyance et la clairvoyance, d’une part, à la mort et à la destruction, d’autre part. »2

Si nous rapprochons ces éléments de ceux du caractère ambigu des Haibane (ailes ni blanches, ni noires) et de la nécessité de se séparer de tout Pêché qui pourrait les empêcher de prendre leur Envol, Guri devient une sorte de purgatoire utopique, où plus ou moins paisiblement les Haibane doivent attendre le jour de leur Envol et réussir à atteindre la rédemption. Une hypothèse possible de lecture des Togas nous les présente comme des Haibane qui auraient échoués à atteindre la délivrance de l’Envol et auraient été contraints de vivre hors de la ville (là encore les paroles du Communicateur vont dans le sens de cette lecture possible de la série – fig. 5).

Figure 5. Les Togas sont-ils des Haibanes déchus ?

«Dieu acheva au septième jour son œuvre, qu’il avait faite ; et il se reposa au septième jour de toute son œuvre, qu’il avait faite.»3

Lors d’un épisode où Rakka travaille temporairement à la bibliothèque au côté de Nemu, afin de trouver sa place au sein de la Communauté de Guri, elle aide sa camarade à finir l’histoire de la création de Guri. Bien que n’étant qu’un détail dans l’intrigue de la série, il n’est pas anodin que Rakka trouve comment finir le mythe de la création de Guri en regardant Nemu se reposer.
D’autres références religieuses parcourent Guri et ses alentours. Les ruines de la chapelle abandonnée qui se situent dans les Bois de l’Ouest et qui, comme beaucoup de symboliques de la forêt, renvoient aux lieux du tabou et de l’interdit mais aussi au lieu des résolutions (fig. 6). Rakka trouvera d’ailleurs le Pardon et la Rédemption au fond d’un puits au milieu de ces Bois.

Figure 6. La chapelle abandonnée au fond des mystérieux et inquiétants Bois de l’Ouest.

II. Questions d’identité et quête personnelle.

Naissance et place dans la Communauté

Dans la série d’ABe, ce qui indique en premier lieu l’identité d’une personne (dans ce cas d’un Haibane), soit son nom, renvoie à la question des origines. En effet, les Haibane reçoivent leur nom en fonction du rêve qu’ils ont fait dans leur cocon. Cette « naissance » dans un cocon ajoute des dimensions végétales (l’apparence du cocon au moment de sa pousse hors du sol) et animales (le concept même de cocon) à la représentation des Haibane et les inscrit de manière quasi immédiate dans une dimension cosmogonique plus large que le champ humain en général. Les Haibane ne sont pas des humanoïdes normaux, bien qu’ils en aient tous les traits. Leurs ailes viennent aussi appuyer le côté animal, mais l’auréole les rapproche plus d’une lecture religieuse (comme nous l’avons vu plus haut). Mais cette première définition identitaire (le nom provenant du rêve) est tout de suite mise en question au début de la série lorsque Rakka avoue qu’elle ne se rappelle que de fragments de son rêve. Le nom qui lui est donné est donc forcément approximatif, tout autant que l’identité qui en découle dès lors. Cette question du nom réapparaît à la fin de la série lorsque Rakka apprend le langage des Togas et va trouver le Communicateur qui lui apprend que tous les Haibane possèdent un nom à double sens, lié à la fois au rêve qu’ils font dans le cocon et à leur état d’esprit avant leur Envol ou leur Exil. Là encore, cette dénomination identitaire est imprécise dans la mesure où elle n’est qu’une projection de ce qui est possible à un moment donné. Le sauvetage final de Reki par Rakka de la récidive de son acte suicidaire vient bouleverser ce principe du nom comme déterminant de l’avenir des Haibane (fig. 7), et replace la question de la quête personnelle au centre des enjeux de l’intrigue, en opposition à un quelconque déterminisme qui viendrait frapper le destin de chaque Haibane.

Figure 7. Le nom et sa signification ne sont pas ancrés dans l’absolu.

Dans la même logique de recherche d’une identité, Rakka nous montre que tout Haibane doit trouver sa place dans la communauté de Guri. Tous les Haibane travaillent afin que la Haibane Renmei engrangent des revenus et puissent en retour subvenir aux besoins des membres de la communauté Haibane. Ainsi tout au long de quelques épisodes, Rakka accompagne ou rend visite à chacune de ses camarades pendant les heures de travail, afin de trouver elle-même son occupation et sa participation au développement de Guri. Mais en ce qui concerne Rakka, un évènement viendra bouleverser sa recherche d’un travail : l’Envol de Kuu et le désespoir qui va accabler Rakka en conséquence, déclenchant sa maladie du Pêché. Finalement, ce n’est qu’après avoir été pardonnée et libérée de la maladie que Rakka trouvera son emploi : le Communicateur lui confiera la tâche de nettoyer l’intérieur du Mur et de récolter le matériau luminescent à partir duquel sont confectionnés les auréoles des Haibane (fig. 8).

Figure 8. Le travail de Rakka à l’image de sa quête initiatique accomplie.

Nous retrouvons ici des notions qui vont dans le sens d’une identité qui est à rechercher et dont les signifiants extérieurs, comme le travail, sont aussi le fruit de notre propre quête personnelle. Hypothèse de lecture soutenue par le personnage de Reki, qui, souffrant d’un profond sentiment d’abandon après l’Envol de Kuramori, décide d’abord de fuir ses responsabilités et la réalité de la quête qui lui incombe de remplir pour trouver la Rédemption. Et puis après s’être fourvoyée et avoir entraîné ses compagnons vers le danger, elle se replia sur une double posture antinomique et édifiante quant au statu quo qu’elle a voulu établir concernant sa recherche d’elle-même : elle refuse de se pardonner, refuse ainsi aux autres la possibilité de le faire et en même temps elle décide d’occuper la place que Kuramori occupait avant et prend en charge la « direction » de la Vieille Maison et l’éducation des Haibane enfants. Reki devient donc l’instrument de sa propre perte sur le chemin de la Rédemption et de l’Envol, tout comme son supposé suicide l’a affecté de la maladie du Pêché dès sa naissance en tant qu’Haibane (fig. 9).

Figure 9. Une naissance baignée dans le sang de l’acte suicidaire.

L’Envol et deuil

Dans Ailes Grises, ABe traite aussi des questions de départ et de deuil et place au centre de l’intrigue le travail psychologique que tout un chacun doit faire face à la mort, sur son rapport aux autres et à soi-même. Les Envols de Kuramori, de Kuu, puis de Reki à la fin de la série, sont autant de moments chargés d’émotions et de tristesse pour les personnages qui y sont confrontés. Nous l’avons vu, Rakka vivra sa confrontation avec ses propres démons suite à l’un de ces « départs ». Il en va de même pour Reki. Dans toutes les civilisations le travail de deuil est nécessaire pour que les vivants continuent d’aller de l’avant dans la vie. Mais dans sa série, ABe traite cette figure de manière particulière puisque l’Envol n’est pas vraiment une mort mais le passage à un niveau de conscience qui semble supérieur. Ce qui nous est confirmé par le Communicateur lorsque Rakka vient le trouver pour lui avouer qu’elle a compris le langage des Togas en tombant sur la stèle qui est consacré (au sens premier du terme) à Kuu, à l’intérieur du Mur. L’Envol délaisse de plus l’Haibane de ses plumes et de son auréole. Si nous revenons à notre hypothèse de lecture de Guri comme un Purgatoire utopique, qu’en est-il de ce qui attend les Haibane après leur envol ? A ce propos, ABe ne propose presque aucune piste de réflexion si ce n’est les allusions vagues du Communicateur à un monde, qui est peut-être meilleur que Guri… (fig. 10) ?

Figure 10. L’auréole éteinte (morte ?) de Kuu après son envol ou les traces d’une existence passée…

Le Pardon et la Rédemption

Les notions de Pardon et de Rédemption sont importantes dans l’œuvre d’ABe, elles apparaissaient déjà dans Lain et Niea_7. Ici, elles sont centrales et occupent le cœur de l’intrigue des épisodes à partir de la seconde moitié de la série. La rencontre de Rakka avec l’oiseau mort au fond du Puits des Bois de l’Ouest lui fait prendre conscience de la totalité de son rêve dans le cocon et du fait qu’elle fit du mal à quelqu’un lors de sa vie précédente, d’où sa maladie du Pêché. Ce n’est qu’une fois qu’elle a enterré l’oiseau mort au fond du Puits (littéralement enterré son passé douloureux) et qu’elle a été Pardonné par le corbeau de son rêve et compris le geste de l’oiseau de vouloir la retenir dans sa chute lors du rêve que Rakka peut être délivré de sa faute et accéder à un état de Rédemption qui la préparera à son Envol futur (du moins pouvons-nous l’imaginer – fig. 11).

Figure 11. Au fond du puits, Rakka accède à sa vérité.

La question de Reki est plus délicate car elle agit dans sa position antinomique évoquée plus haut depuis longtemps. La venue de Rakka sera son dernier espoir d’accéder à la Rédemption. Mais si le Pardon doit venir des autres, après être venu de soi (ce qui sera l’enjeu des deux avant-derniers épisodes et les cadeaux et le feux d’artifice du Festival du Nouvel An), la Rédemption vient avant tout de l’acceptation par soi de ses fautes (pour Rakka) et de la nécessité de savoir quand appeler les autres à l’aide (pour Reki). Juste avant d’être à nouveau écrasé par le train de son passé suicidaire, Reki lâche un ultime appel à l’aide à Rakka. Bien que faible, il sera suffisant pour briser l’incarnation désespérée de Reki petite-fille, qui empêche Rakka d’intervenir pour secourir son amie des souffrances de son passé (fig. 12 et 13).

Figure 12. Face à la souffrance de son passé,

Figure 13. ...l’incarnation désespérée de Reki empêche Rakka d’intervenir.

Pour ABe, la Rédemption passe bien évidemment par le Pardon et le rapport aux autres. Accepter que les autres puissent vous abandonner malgré leur volonté, mais puissent aussi vous aider malgré votre entêtement à leur refuser ce pouvoir. ABe se place en opposant d’une vision individualiste de la vie et chérit les rapports communautaires qui sont le fondement même de son œuvre autour des Ailes Grises qui habitent l’univers de Guri. Pour lui, ce n’est que par l’entraide et le dialogue que l’on peut grandir et améliorer sa compréhension du monde et des autres, mais surtout de soi. Et il n’y a pas de honte pour ABe, à accepter que parfois pour tenir droit, nous avons besoin d’aide extérieure… (fig. 14).

Figure 14. Rakka et son auréole brinquebalante : signe précurseur du discours de la série.

Axel de Velp
Juillet 2005 (publié une première fois sur le site www.nautilus-anime.com)
1. BOURDON Bruno (dir.), Dictionnaire Flammarion de la langue française, Paris, Flammarion, 1999, p. 742.
2. LOMBARDO Alberto, « Du corbeau dans les traditions indo-européennes », La Padania, 25 juin 2000.
3. La Genèse, chapitre 2, verset 2.
© Yoshitoshi Abe – Aureole Secret Factory
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :