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De l’adolescence à l’âge adulte dans RahXephon

Posted by Axel de Velp sur 10 juillet 2010

La sortie du dernier DVD de la série RahXephon chez Dybex nous permet de revenir sur quelques uns des sujets abordés par cette série de mecha pas comme les autres. Dans la succession logique de Neon Genesis Evangelion, RahXephon ne rassemble pas que des adeptes et, bien que, trop souvent, relégués par certains à un simple plagiat d’Evangelion, la série d’IZUBUCHI Yutaka n’en présente pas moins beaucoup d’intérêts et abordent de manière assez profonde et détaillée des sujets à la fois graves et variés, servis par une animation de qualité (pour une série de 26 épisodes), une écriture très juste et un design très recherché.
Dans cet article, nous nous attarderons sur la question du passage à l’âge adulte, plus particulièrement celui d’Ayato, et des transformations que ce passage peut engendrer sur le corps et sur la psyché.

I. La maturité : un passage douloureux pour le corps

Il nous semble en effet que la série d’IZUBUCHI puisse être vue comme une métaphore sur le passage de l’adolescence à l’âge adulte. La fin de la série nous montre le monde tel qu’il se trouve modifié après que Quon et Ollin (alias Ayato) l’est finalement « accordé ». Nous pouvons y découvrir un bébé dont le prénom est Quon et qui lui ressemble énormément, ainsi que sa mère qui se prénomme, elle, Haruka. Quant au père, qui est en train de finir de peindre sur une toile, il ne fait pas de doutes qu’il s’agit d’Ayato âgé de plus de 30 ans. Et si les 26 x 25 minutes qui viennent de s’achever par ces images n’étaient en réalité que le cauchemar fantasmé d’Ayato d’accepter son passage à l’âge adulte et les responsabilités qui en découlent ? Sans rentrer dans les détails d’interprétation que cette lecture de la série peut entraîner sur tous les évènements qui la composent, il nous a semblé qu’elle s’imposait malgré tout comme une clé essentielle de compréhension de l’œuvre d’IZUBUCHI et de ses enjeux.
Finalement, si ces 10h50 de films sont des projections de ce que l’apprentissage de la maturité est en train de faire subir à Ayato, nous allons voir comment le corps de ce jeune homme est envisagé par cette apprentissage et ce qu’il subit comme transformations (fig. 1).

Figure 1. Ayato face au tableau qui lui reste à finir : son passage vers la maturité (ép. 1).

Manifestations endogènes de la maturité

Dans RahXephon, la manifestation endogène centrale des mutations orchestrées sur le corps par le passage à la maturité est certainement le sang bleu des Mulliens. Comme le dit l’un des personnages : « Pourquoi la mer et le ciel sont-ils bleus ? Ils sont de la couleur de ceux qui dominent le monde. » Le bleu du sang des Mulliens renvoie au sang bleu des nobles, au lapis-lazuli, la plus « noble » des pierres précieuses. Le ciel et la mer sont des joyaux qu’il nous faut chérir dans RahXephon. Le « Xephon » d’Ayato afin de se régénérer est placé dans une sorte de cuve d’eau. Le ciel est le lieu où évoluent les continents aériens de Mu. Cette supériorité se retrouve aussi dans la capacité de certains Dolems à se régénérer. Ainsi plusieurs éléments à l’intérieur du corps évoluent tandis que la psyché se constitue et passe de l’adolescence à l’âge adulte. Ils en sont ses manifestations intimes profondes (fig. 2).

Figure 2. Le sang bleu entache la mort d’Asahina, assassinée par procuration par Ayato (ép. 19).

Manifestations exogènes

Ces manifestations sont bien évidemment les plus répandues. Tout d’abord, la marque que porte Ayato sur le bas du torse et qu’il partage avec Quon, Itsuki, Isshiki et Helena entre autres. Ensuite, le rapport fusionnel qu’Ayato entretient avec son « Xephon », comme dans l’épisode 5, où les émotions du jeune homme se répercutent vraisemblablement sur l’armure du mecha, qui voit apparaître des effets de luminescence et de pétrification à sa surface. Il existe très clairement des liens empathiques entre le robot et son « instrumentiste », comme nous pouvons le voir développé dans l’épisode 18 (fig. 3).

Figure 3. Réactions « émotionnelles » de surface sur l’armure du Xephon d’Ayato (ép. 5).

Beaucoup d’armement et de technologies dans l’univers de RahXephon repose sur la transformation de l’univers physique ou de l’exclusion d’une partie de celui-ci de son environnement immédiat. Manifestation d’un monde qui change ou qui va changer et qu’Ayato parfois refuse, parfois accepte malgré lui : dans l’épisode 11, happé par un Dolem dans une « zone indéterminée », Ayato se retrouve confronté à son passé de Tokyo-Jupiter. Des barres noires apparaissent en haut et en bas de l’image, comme si la série avait été produite pour le cinéma, mais au fur et à mesure que l’épisode avance, les barres noires se font plus imposantes et se resserrent sur le personnage, traduisant la pression que ce « cauchemar » exerce sur le personnage. Dans ce monde « indéterminé », les passants de Tokyo sont des ombres noires et seuls les personnages liés à Ayato sont dessinés « normalement » (fig. 4).

Figure 4. La pression des « bandes noires » sur Ayato dans ce cauchemar dans le cauchemar (ép. 11).

Afin de l’aider à s’échapper de ce monde cauchemardesque, Mishima arrache du corps d’Ayato une sorte d’appendice, réplique exacte de celle du Dolem qui avait pénétré le Xephon du jeune garçon au début de l’épisode. Signification phallique, s’il en est, nous ne pouvons nous empêcher de la rapprocher de l’ambiguïté affichée des sentiments d’Asahina, ambiguïté qui sera confirmée lorsque Ayato s’échappera en sa compagnie de Tokyo-Jupiter au cours des épisodes 18 et 19. Ayato semble perdu dans ses sentiments et sa sexualité. Ainsi à la fin, bien que résolu de par son amour pour Haruka à fusionner avec le RahXephon pour s’accomplir en tant qu’Ollin (curieuse appendice sexuel lui permettant de remodeler le monde par un accouplement, accompagné de « sons », avec son double féminin – Quon), il ne peut s’empêcher de se réfugier dans un univers imaginaire et mental avant le dernier acte sexuel fondateur du monde que lui et Quon sont susceptibles de créer (fig. 5).

Figure 5. Le monde « accordé » par Quon et Ollin, prêt à renaître (ép. 26).

Seulement, là où le monde que beaucoup attendaient (on peut imaginer les projections faites par Lord Bahbem ou la mère d’Ayato sur les mondes futurs qu’ils peuvent souhaiter voir avenir) ne vient finalement pas, la fusion entre Quon et Ollin produit un monde où Ayato et Haruka vivent ensemble et se trouvent être les parents d’un petit bébé prénommé Quon. Ayato refuserait-il une dernière fois dans ce 26ème épisode à affronter la réalité de sa mutation définitive d’adolescent à adulte ?

II. Grandir ou s’affranchir des limites de sa psyché adolescente

Le père : « organisme » absent ou envahissant ?

Si la figure du Père est une des figures centrales récurrentes de l’animation japonaise et sur laquelle il faudrait plus que s’attarder à la faveur d’un article lui étant entièrement dédié, RahXephon n’échappe pas à la règle. Dès le début de la série, il est évident que le père d’Ayato est une figure absente : il vit seul avec sa mère et entretient très rapidement des rapports conflictuels avec tout personnage masculin susceptible d’incarner à ses yeux une figure paternelle. Nous n’apprendrons que tardivement qui se trouve être le père d’Ayato et il semble que ce dernier ne le sache à aucun moment de la série. Lorsque Ayato et Quon veulent découvrir leur véritable nature, ils retournent à Tokyo-Jupiter, mais le jeune homme réalise là-bas, confronté de nouveau à sa mère, avec qui il est en train de définitivement couper les ponts, que sa quête est celle d’un père absent, figure opposée de sa mère, dont nous apprenons qu’elle n’est de toute façon pas sa mère naturelle (de son propre aveu). Ayato devra donc à la fin de la série trouver en lui l’image paternelle qu’il recherche et se la construire lui-même (c’est l’un des enjeux de l’acte de peinture du tableau, qui n’est achevé qu’à la toute fin du dernier épisode) et ainsi accéder à son propre statut de père (fig. 6).

Figure 6. Achèvement du tableau et passage accompli à l’âge adulte (ép. 26).

L’autre figure paternelle présente dans la série d’IZUBUCHI est incarnée par Ernst Von Bahbem. Le mystérieux noble est en effet le « Père » des enfants portant sur eux la marque du Xephon, un Père spirituel ou tout du moins intellectuel. Bien que peu présent tout au long de la série, les quelques allusions faites sur le personnage construisent une image de lui mystérieuse, omnipotente et immortelle. A l’opposé du père génétique d’Ayato, absent, Bahbem est la figure paternelle coercitive, punitive et autoritaire. Il se joue de ses progénitures et les utilise afin de continuer à vivre, comme le confirme le dernier épisode où Helena est en fait « habité » par Bahbem, organisme vampirique ayant trouvé en sa « fille » la proie idéale pour sa renaissance et la continuité de sa vie. Quel geste incestueux que cet accaparement du corps de l’enfant chéri, puisque c’est ainsi qu’il l’accueille plus tôt, lorsque celle-ci lui ramène Quon (fig. 7).

Figure 7. La famille Bahbem : un vieillard grabataire, faire-valoir d’une « Helena habitée » par son géniteur (ép. 25).

Dans tous les cas, ces « Pères » sont des organismes, qui, selon IZUBUCHI, sont à trouver au plus profond de nous, au risque de nous voir envahir par ceux là mêmes qui sont à l’origine de notre existence.

Affronter la réalité et ses responsabilités

Très souvent dans RahXephon, Ayato hésite entre affronter la réalité et les responsabilités qui en découlent ou au contraire fuir ses obligations et les conséquences de ses actions. Au début de la série, une fois installé sur Nirai-Kanai, il hésitera parfois entre piloter le RahXephon pour aller combattre Mu et rester neutre dans le conflit mais l’implication toujours importante des personnages qui l’entourent le pousseront à s’investir dans la lutte contre les attaques mulliennes. Il n’est d’ailleurs pas très étonnant que pendant les deux premiers tiers de la série, et à l’exception des premiers épisodes, l’ennemi mullien ne soit représenté que sous la forme d’attaque de Dolems, comme si Ayato dans son cauchemar fantasmé de son passage à la maturité refusait de figurer autrement les obstacles auxquels il doit s’opposer que par leur immédiate conséquence sur son environnement. Il en va de même avec Mamoru qu’Ayato refuse à affronter directement au départ, alors qu’il est venu directement à lui. Ayato refuse initialement de comprendre que pour passer à l’âge adulte, des sacrifices (la mort d’Asahina peut être vue ainsi, en partie…) et des affrontements sont nécessaires. Il ne fera ce dernier pas que très tardivement, après avoir compris la profondeur de ses sentiments pour Haruka et leur réciprocité chez elle (fig. 8).

Figure 8. Ayato prêt à affronter les responsabilités que son amour pour Haruka va engendrer (ép. 24).

La force de l’amour

L’enjeu fondamental de RahXephon (dans le sens où il est bien le fondement du monde nouveau que Quon et Ollin construisent en « accordant » le monde) réside dans l’énoncé vibrant et violent que l’amour est plus fort que tout. Et pourtant, la série nous indique plusieurs fois que l’amour peut être fragile et volage. Doit-on interpréter la découverte par Ayato de la relation passée entre Haruka et Itsuki comme la manifestation dans son fantasme cauchemardé d’une infidélité passée que lui aurait fait subir Haruka ? Qu’en est-il alors de l’ambiguïté soulevée plus haut sur les sentiments d’Asahina pour Ayato ? Ambiguïté réciproque ? Il nous semble que nous touchons ici à des points importants de notre angle de lecture de la série d’IZUBUCHI. En effet, rien ne peut nous faire comprendre ces errements autrement que comme les contrevérités de celle absolue qui parcourt toute la série, de plus en plus forte à mesure que les épisodes avancent : l’amour qui unit Haruka et Ayato. Cet amour est tellement fort qu’il trouve sa manifestation physique au sein même de la réalité dans laquelle évolue nos héros : le personnage de Mishima. Comme elle le lui dit vers la fin de la série, Mishima est la manifestation de ce qui est cher au cœur d’Ayato, elle n’est, ni plus, ni moins, qu’Haruka mythifié et sublimé par la psyché d’Ayato, telle qu’il la peint dans son tableau, telle qu’il l’a rencontré pour la première fois sur la plage, comme nous le montrent les tous derniers instants de la série, après le générique de fin du 26ème épisode.
Mishima est bien l’incarnation semi fantasmatique d’Haruka, en ce sens que plusieurs fois, elle sauve Ayato du danger en lui rappelant les sentiments qu’il éprouve dans son être intime, et plus particulièrement ceux qui concernent Haruka. Dans l’épisode 8, Mishima donne à Ayato, alors qu’il est prisonnier d’une attaque de Dolem, les gants que lui avaient confectionné Haruka et ainsi le jeune homme peut puiser dans son amour pour vaincre son ennemi. A la fin, avant de fusionner avec RahXephon et devenir ainsi Ollin, Ayato fait comprendre à Mishima qu’il n’agit que pour sauver la vie de celle qu’il aime, Haruka, et Mishima pour lui signifier qu’elle a compris et qu’elle est bien celle qu’il a toujours soupçonné d’être (la vision fantasmée d’Haruka jeune), l’appelle Ayato et non Ollin au moment de se serrer contre lui et de déclencher la fusion du mecha et du héros (fig. 9 et 10).

Figures 9. Boucler la boucle : Ayato et Mishima avant de devenir...

Figure 10. (...) Ollin et lors de leur première rencontre sur la plage (ép. 23 et 26).

Ainsi Ayato accède à un monde nouveau à la fin de RahXephon, où il est Père à son tour, où son amour d’adolescence s’est transformé. Transformation qui s’est effectuée au prix d’un cauchemar fantasmé, d’une errance interminable et de conflits contre les démons qui le travaillaient. Ayato est devenu Père et est passé à l’âge adulte. Il s’est « accordé » au monde qui l’entoure et à l’avenir qui l’attend.

Axel de Velp
Septembre 2005 (publié une première fois sur le site www.nautilus-anime.com)
© 2001 BONES – Yutaka Izubuchi / Rahxephon project. All rights reserved
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