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Dépassement de soi et introspection personnelle dans « Nasu, un été andalou »

Posted by Axel de Velp sur 22 avril 2011

Nasu, un été andalou

Attention, ce texte comprend de nombreux spoilers. Il est plus que recommandé d’avoir vu les oeuvres dont il est question avant de le lire, pour ne pas gâcher votre plaisir de spectateur.

A l’occasion de la sortie chez Dybex d’un élégant coffret DVD du film Nasu, un été andalou, nous allons nous pencher brièvement sur ce court métrage sélectionné à Cannes en 2003 dans le cadre de la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs. Réalisé par KOSAKA Kitaro et produit par Madhouse (Lady Oscar, Perfect Blue, Metropolis, Captain Herlock endless odyssey, etc.), ce film de 45 minutes met en scène une étape de la Vuelta, la course cyclique espagnol, et la victoire d’un enfant du pays, l’Andalousie, victoire à laquelle personne ne croit, sauf ses proches.
Nasu nous propose de comprendre ce qui déclenche en Pepe, le héros de l’histoire, sa volonté d’aller de l’avant et de se surpasser.

I. La volonté d’aller plus loin

Dans Nasu, la motivation première du personnage principal, Pepe, est de bien faire son boulot de co-équipier pour son leader, Gilmore, et lui donner ainsi les meilleures conditions pour réussir la course. Très sérieux, il n’hésite pas à se dépenser plus que de mesure pour emmener Gilmore vers la victoire. Jusqu’à ce que Gilmore soit écarté de la course, Pepe est présenté comme un personnage besogneux, mais sérieux et capable de ne pas confondre professionnalisme et ambition. La scène, où il entend par mégarde sur le canal radio les commentaires négatifs de son sponsor à son égard et n’en tient pas compte, en est le parfait exemple. Pepe, décidé à donner toutes les chances à son équipe de marquer des points se trouve à l’origine de l’échappée au début du film. Il est également celui qui va tenter d’entraîner ses adversaires pour les fatiguer et ainsi favoriser l’étape pour Gilmore (fig. 1).

Figure 1. Pepe se lance dans une échappée pour tenter de fatiguer des adversaires de son équipier.

Mais alors que cette entreprise s’avère vaine (ces derniers ne le suivant pas), un évènement imprévu va se produire et changer du tout au tout la détermination de notre héros. Gilmore a un accident et ne peut continuer la course. Tous les espoirs de son équipe sont reportés sur ses frêles épaules. Dès lors, le professionnalisme de Pepe ne lui suffit plus, puisque son boulot ne consiste plus à bien pédaler pour aider son co-équipier, mais à pédaler du mieux qu’il peut pour gagner. De plus, Pepe ne se trouve pas dans une situation confortable lorsque ce revirement de situation se produit, puisqu’il est seul, en échappée, à quelques dizaines de secondes de ses adversaires. Là où sa volonté allait puiser dans des logiques et des motivations rationnelles (le travail, le professionnalisme, l’entraide entre équipiers), Pepe va devoir dorénavant, non seulement continuer de puiser sa force dans certaines d’entre elles, mais encore il va devoir trouver ailleurs la force de gagner (fig. 2).

Figure 2. Pepe en plein effort et concentré sur sa course.

Mais le film de KOSAKA se démarque d’autres films mettant en scène un événement sportif : au lieu de fournir les motivations de Pepe et les raisons intimes qui vont le pousser vers la victoire par un jeu d’introspection personnel, le réalisateur choisit de nous expliquer ces éléments par le biais d’autres personnages, plus particulièrement le frère de Pepe, Angel, dont le mariage se déroulait le jour même de la course. Nous apprenons ainsi qu’Angel a autrefois été lui aussi coureur cycliste amateur, mais qu’il a abandonné afin de se tourner vers des moyens de gagner sa vie de manière plus « assurée ». Son petit frère prendra alors le relais, mais au prix d’un sacrifice involontaire : Angel va lui « piquer » sa petite amie Carmen (la mariée du film), pendant que Pepe fait son service militaire (fig. 3).

Figure 3. Pepe face à la « trahison » qui va le jeter à corps perdu dans le cyclisme.

Profondément blessé par l’événement, Pepe va quitter sa région natale, l’Andalousie, pour se lancer dans sa carrière de coureur. D’après les dires de ses proches au début du film, il n’y est que très rarement revenu et cette étape de la Vuelta est l’occasion pour lui de remettre les pieds (devrions-nous dire les roues – fig. 4) dans cette région d’Espagne aride et arriérée (comme le confirme l’ami de Pepe au début du film qui indique que 30% de chômage est tout sauf un indicateur de progrès économique pour la région, contrairement à ce que pense Hernandez, le tenancier du bar, près duquel la course va passer).

Figure 4. Les coureurs en arrière plan lointain sur les collines traversent l’Andalousie.

Ainsi donc, ce n’est pas Pepe, mais les autres personnages qui nous dévoilent l’enjeu intime, la revanche personnelle, que représente la victoire de l’étape pour notre héros. En effet KOSAKA nous fait comprendre que le temps de la course n’est pas celui de la réflexion. Pepe n’a pas le temps de penser à pourquoi il est prêt à gagner. Il le ressent tout simplement alors qu’il pédale. A l’image de cette scène où, alors qu’il n’est plus très loin de l’entrée de la ville et que ses concurrents le rattrapent, il passe un bref instant sous l’ombre d’un taureau en carton gigantesque posé sur une colline bordant la route. Le regardant, il l’accepte comme un signe d’encouragement du lieu où il est né et a grandi et de toutes les émotions des autres protagonistes qui se chargent de le porter vers la victoire (fig. 5).

Figure 5. Une zone d’ombre comme un signe de soutien.

Mais Pepe ne gagne pas par magie ou intervention divine et la séquence finale dans la ville (admirablement animée et mise en scène par KOSAKA et son équipe) vient nous le prouver puisqu’il est progressivement rattrapé par ses adversaires jusqu’à la scène finale de la course où chacun des personnages est poussé jusqu’au paroxysme de son effort, sensation très bien retranscrite par le chara design de ce moment très précis, qui n’est pas sans rappeler le Gekiga – Style narratif très dynamique typique des BD japonaises des années 601 fig. 6 et 7).

Figure 6. Les coureurs au plus fort de l’effort physique,

Figure 7. (...) servis par un chara design tout particulier.

II. Une victoire salvatrice

Alors que KOSAKA aurait très bien eu arrêter le film après cette victoire, il n’en fait rien et s’attarde sur ce qui nous semble être le deuxième point très important de ce court métrage : la réconciliation du personnage avec ses origines. Il n’est pas question ici de mettre en scène des retrouvailles touchantes entre les personnages. Bien au contraire, malgré une volonté certaine de la part d’Angel, Carmen et les autres de renouer avec Pepe, celui-ci va refuser ces retrouvailles (fig. 8).

Figure 8. Pepe refuse de se plier au sentimentalisme suggéré par sa victoire.

D’abord perçu par nous comme un geste capricieux, la réalisation nous fait comprendre dans les scènes qui suivent que la blessure de Pepe fut particulièrement profonde et que cette réconciliation n’est possible que par étape. La scène qui suit où Pepe monte sur la colline qui surplombe la ville et se rappelle le geste similaire qu’il avait eu alors qu’il venait d’apprendre la « trahison » de son frère et de sa petite amie se lit comme un retour à l’acte fondateur. C’est depuis ce jour que Pepe veut gagner, c’est depuis ce jour qu’il veut réussir comme coureur cycliste, c’est depuis ce jour qu’il veut quitter son Andalousie natale. Mais c’est aussi depuis ce jour, comprenons-nous à demi-mot, qu’il a tourné le dos à sa famille et à ses origines (fig. 9).

Figure 9. Pepe face à la ville : retour au geste fondateur.

Mais la victoire qu’il vient de remporter, Pepe la savoure, non pas comme une réussite professionnelle (la scène de son arrivée dans l’hôtel de son équipe nous le confirme, puisque rien dans le discours de son entraîneur ne le place au dessus de ses autres équipiers, mise à part le fait qu’il a permis à l’équipe de progresser), mais comme une réussite personnelle et intime. Elle lui permet de regarder à nouveau son passé, de retrouver ses origines et de les réapprécier à leur juste valeur (c’est le rôle de la scène finale autour des aubergines macérées, en écho à celles du bar d’Hernandez – fig. 10).

Figure 10. Premier acte de réconciliation de Pepe avec ses origines.

Et qui sait, cette victoire lui permettra-t-elle de renouer le contact avec les siens ?

Axel de Velp
Septembre 2005 (publié une première fois sur le site www.nautilus-anime.com)
1. Livret du coffret DVD édité par Dybex en septembre 2005.
© Based on the manga « Nasu » by Iou Kuroda originally serialized in AFTERNNON published by Kodansha Ltd. « Iou Kuroda » / Kodansha This Animation. Nasu film Partners. All rights reserved
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