"Not a Pax Americana" – réflexions cinéphiles…

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Revisiter le passé et le futur dans « Le Comte de Monte Cristo – Gankutsuou ».

Posted by Axel de Velp sur 21 décembre 2011

Attention, ce texte comprend de nombreux spoilers. Il est plus que recommandé d’avoir vu les oeuvres dont il est question avant de le lire, pour ne pas gâcher votre plaisir de spectateur.

Adapté du roman éponyme de Dumas, Le Comte de Monte Cristo – Gankutsuou est l’une des dernières productions Gonzo à s’être fait plus que remarquer à travers le monde, et pour cause… Elle nous est proposée en France par KERO Vidéo et fait montre d’une qualité plus que supérieure dans son édition DVD. Si la série télévisée reprend essentiellement la dernière partie de l’œuvre du romancier français, et y est dans l’ensemble assez fidèle (quelques différences viennent quand même se placer ici ou là pour les besoins de l’adaptation et les orientations prises par la mise en scène – nous y reviendrons ultérieurement), la série de MAEDA se démarque par une lecture peu fréquente dans les œuvres animées japonaises et parvient de plus à faire mouche avec une esthétique toute particulière.

MAEDA ne se contente pas de retranscrire une histoire qu’il est allé puiser dans un grand classique de la littérature mondiale (le roman de Dumas a été traduit dans un très grand nombre de langues et a été largement adapté au cinéma ou a servi de source d’inspiration pour d’autres œuvres, qu’elles fussent littéraires, cinématographiques ou autres…). Le créateur-réalisateur de Blue Submarine n°6, déjà une production Gonzo, réalise avec Gankutsuou une adaptation d’une intelligence et d’une qualité rare. Il coupe les personnages qui auraient par trop ralenti l’intrigue, il n’hésite pas à mettre l’emphase sur le tragique du récit, car il est vrai que le cinéma, plus encore que la littérature, aime les émotions brutes et condensées. Il fait l’impasse sur quelques morceaux d’intrigues pour condenser ce qu’il désire garder de l’œuvre originale ; et si quelques rabat-joies crieront à la traîtrise de cette dernière, ils agiront véritablement de mauvaise foie, tant l’amour et le respect porté au roman initial transpirent des 24 épisodes qui constituent la série animée. MAEDA a clairement été touché par cette histoire de vengeance, certainement de par l’universalité de son thème et, si à l’origine il voulait adapter une autre œuvre traitant du même sujet, ce qu’il ne put faire, il a clairement pu s’approprier le roman français et nous proposer une œuvre forte, dont les qualités ne s’arrêtent pas à celles qui caractérisent sa source d’inspiration.

En effet, en plus d’être portée par une histoire et une narration de haut vol, Gankutsuou bénéficie, comme à l’accoutumée me direz-vous, de tout le savoir-faire de Gonzo, et bien plus encore… De l’intégration de la 3D à la 2D réussie avec brio, d’une animation fluide et très détaillée, à un chara design très recherché et peaufiné, la série bénéficie d’un traitement esthétique très spécial en ce qui concerne l’environnement des personnages : du décor jusqu’aux cheveux de ces derniers, en passant par leurs costumes, Gonzo et MAEDA nous proposent ici un festival d’effets visuels, ni gratuits, parfois tape-à-l’œil mais jamais au mauvais sens du terme.

Le Paris du futur, vu par MAEDA.

I. Une adaptation inattendue

Le premier choix du réalisateur a été de transposer l’univers du XIXème siècle du roman original dans le futur, ce qui lui a permis bien évidemment de pouvoir à loisir y insérer des figures esthétiques et thématiques propre à ce type d’environnement : méchas, vaisseaux spatiaux, technologies futuristes, etc… En même temps, parce qu’il ne s’est finalement pas trop éloigné du type d’écriture du matériau source, il a fait le choix de traiter cette univers futuriste dans un style « rétro », conférant ainsi à l’intrigue et à ses ressorts légèrement désuets pour un cadre moderne, une justification facile et évidente, ne mettant à aucun moment en doute les motivations et la psychologie des personnages. Tout d’un coup par ce choix, l’évidence de mariages imposés à de jeunes gens de la noblesse en 5050 après notre ère ne nous choque guère, pas plus que la provocation en duel du Comte par Albert à l’aide d’un gant (méthode archaïque s’il en est…), duel qui se déroulera à bord de méchas, aux accents d’armures moyenâgeuses. Nous voyons ainsi que passé et futur se répondent constamment dans cette œuvre et ajoute ainsi à l’universalité de son thème central. De plus, les choix originaux du réalisateur nippon tendent à accentuer cette vision de l’œuvre de Dumas. Nous faisons bien évidemment référence à l’entité « Gankutsuou », sorte d’entité maléfique incarnant l’esprit de vengeance et ne s’exprimant que par la loi du Talion : Dantès veut voir ses bourreaux souffrir comme lui a pu souffrir, il veut que Mondégo perde sa femme et son fils, avant de perdre la vie, pour lui faire connaître le désespoir infini dans lequel son innocente victime, Edmond Dantès, fut plongé dans la Forteresse d’If. Ainsi Gankutsuou est une image de la vengeance et de la rancœur faite projet de vie. Pour MAEDA, cela va même jusqu’à l’étincelle de vie : sans elle, le Comte n’est plus capable de survivre. Il a vendu son âme pourrait-on dire, afin de préserver sa vie et son funeste dessein. Nous nageons ici en plein référence Faustienne et le titre donné à Gankutsuou – le Roi de la Caverne – n’est pas sans nous rappeler quelques références immédiates et évidentes à l’Enfer et à Satan.

Le Comte et son hôte satanique : le « Roi de la Caverne » - Gankutsuou.

Le choix principal intéressant dans l’adaptation de MAEDA réside dans sa volonté de nous faire vivre l’essentiel du récit au travers d’Albert, victime de la machination du Comte. La catabase métaphorique progressive que va subir Albert est une allégorie sociale, douce qui plus est, à celle qu’a subie Edmond ; et MAEDA décide de nous ouvrir petit à petit le passé du Comte afin de mettre en parallèle ces deux destins tragiques que sont celui de Dantès et d’Albert. Ainsi le désir de pardon d’Albert envers le Comte et son amour pour lui n’en sont finalement que plus compréhensible. Albert s’identifie à lui comme nous nous identifions tour à tour à l’un ou à l’autre. Ce double point de vue se démarque de l’œuvre de Dumas en ce sens qu’il est nettement plus tranché et ajoute une touche d’originalité à un œuvre dont la paternité est plus qu’étouffante par moment.

Albert et Franz sur Luna, insouciant au début de leur aventure.

Car il faut reconnaître que, qui connaît l’œuvre de Dumas, ne peut s’empêcher de temps à autre de faire la comparaison. Et nous pensons qu’au-delà des qualités évoqués ci-dessus permettant de singulariser la création de MAEDA de sa source d’inspiration, les choix esthétiques appliqués à l’œuvre animée permettent au spectateur de s’arrêter à la simple comparaison et de ne pas se fourvoyer dans le jugement comparatif (exercice futile s’il en est lors de l’examen d’une adaptation, puisque s’attachant à vouloir classer deux médias radicalement différents que sont la littérature et le cinéma).

Le Comte de Monte-Cristo (Edmond Dantès) - figure littéraire tutélaire.

 II. Une esthétique de choix et d’obligations pour un résultat unique

Comme dans la très grande majorité de ses œuvres MAEDA a opéré des choix esthétiques très particuliers sur Gankutsuou. D’abord celui de traiter les décors et les objets et accessoires, en concordance avec l’univers rétro futuriste choisi pour placer le lieu de l’action de la série. Nous sommes donc face à une série télévisée censément futuriste, mais dont le design du moindre élément renvoie au siècle dernier ou à une conception « rétro » de leur apparence : les véhicules, les armes, les lieux, les costumes, etc. Loin de créer des oppositions discordantes, les choix esthétiques de la série font preuve d’une très grande harmonie, dès lors que l’on est disposé à accepter le côté « chargé » de cette esthétique. Les références au baroque ou au romantisme esthétiques sont nombreuses et accentuent l’effet d’intemporalité que le récit et la narration s’attachent à mettre en place.

Une ambiance à mi-chemin entre

modernité, romantisme et baroque...

Le choix de réaliser les décors en 3D, comme fond d’incrustation d’une animation traditionnelle 2D, traduit là encore des choix narratifs et des figures thématiques propre à l’œuvre. Les personnages n’appartiennent pas vraiment à l’univers dans lequel ils évoluent, du moins la rupture qui est en train de s’opérer entre eux (leurs désirs, leurs aspirations, leurs émotions) et leur environnement est-elle ainsi plus évidente, plus flagrante. Il y a donc, a priori, deux niveaux de lecture de l’image : celui des personnages et celui des décors. C’est pourquoi les décors ne sont pas tellement des personnages à part entière de la série (d’autant qu’ils sont assez nombreux), mais leur esthétique revêt une importance considérable par rapport aux enjeux de la narration : la destruction de la demeure de Monte Cristo à la fin de la série est à ce titre exemplaire. Cette beauté « architecturale » ne tient plus si son pendant humain vient à disparaître. Il en est ainsi également de la demeure des Morcerf, qui ne brille plus du même éclat lorsque Albert la visite dans l’épilogue.

Une réalisation 3D et une intégration

3D-2D de première qualité : la marque Gonzo et MAEDA.

Mais cela eut été trop facile de s’en arrêter là et MAEDA va introduire un troisième niveau de lecture de l’image, essentiel dans la caractérisation esthétique de la série : le traitement visuel des costumes et d’un certain nombre de parures (jusqu’aux cheveux) incombant aux personnages. En effet, le réalisateur et son équipe ont choisi de traiter ces éléments d’une manière très particulière et originale. Premièrement, les textures qui caractérisent ces éléments sont plaquées sur leurs formes sans aucun effet de volume ou d’ombrage, choix esthétique qui crée immédiatement une attirance de l’œil sur ces parties et les met en avant de manière très forte. De plus, ces textures et leurs motifs ne suivent pas le déplacement des personnages et restent figés sur « l’arrière-plan » de l’image. Expliquons nous : les éléments en question (costumes, parures, cheveux) créent une forme de découpe visuelle vers un arrière-plan fixe, propre à chacun. Ainsi un motif dans la texture, qui apparaîtrait sur un col de chemise, lorsque le personnage parle, immobile face à la caméra, viendrait à disparaître ou à apparaître sur son épaule, lorsque le personnage se mettrait à bouger (dans le même plan). Cet effet donne l’impression que les personnages évoluent sur différents plans visuels et les détachent encore plus les uns des autres, ainsi que du décor. Ce troisième niveau de lecture visuelle est essentiel pour deux raisons : la première c’est la caractérisation visuelle immédiate que cela confère aux personnages et la mise en avant ainsi provoquée, sans parler du cachet exceptionnel que cela donne à la série par rapport à d’autres productions animées. La seconde raison, c’est l’accentuation du caractère isolé des personnages par rapport à leur environnement, caractère déjà souligné dans le récit et la narration.

L’effet des costumes - notez les différences de contenu de la texture

selon que le bras de Franz est levé ou baissé...

Ainsi, MAEDA nous offre avec Le Comte de Monte Cristo l’une des plus belles séries télévisées de ces dix dernières années, de par la richesse de son scénario, dû à la fois à une source originale particulièrement riche elle aussi, mais également à des choix d’adaptation d’une rare intelligence, de par la profondeur de sa thématique et de par la grande qualité de sa réalisation et de son esthétique. Une série à ne manquer sous aucun prétexte.

Un baiser dont l’émotion est « palpable »...

Axel de Velp
July 2006 (publié une première fois sur le site www.nautilus-anime.com)
Remerciements à Agathe Boniveau (Rouge Citron Production – KERO Vidéo).
© 2004 Mahiro Maeda – GONZO / MEDIA FACTORY – GDH All rights reserved
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