"Not a Pax Americana" – réflexions cinéphiles…

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Une semaine de films – du 2 au 8 avril 2012

Posted by Axel de Velp sur 10 avril 2012

Je vous propose, à l’occasion, un récapitulatif des films que j’ai visionnés sur une semaine et de vous en donner une lecture, à la fois critique, partiale et plus ou moins succincte, selon ce que les films m’inspireront au fil de l’écriture de ces billets, que je souhaite les plus spontanés possible. J’espère parfois vous donner envie ou vous dégoûter, selon chacun, chacune et chaque film…
Dans la mesure du possible, je m’abstiendrais de dévoiler trop des films, sauf quand j’estimerai qu’ils font partie du patrimoine cinéphilique obligatoire (j’exagère bien entendu), ou bien lorsque mon propos ne pourrait se passer, pour être limpide, d’explications précises, ou bien aussi lorsque je n’aurai que trop peu d’estime pour le film en question.

Décidément, j’enchaîne les semaines maigres en ce moment. Seulement deux films à vous proposer. Mais deux films qui méritent largement le détour. Bien que le premier ne m’ait pas beaucoup surpris par rapport à mes précédentes visions, il reste encore aujourd’hui l’un de mes films préférés sur l’idée de comment écrit-on une histoire en y incorporant – visuellement – de l’Histoire. Le second a été l’occasion d’une agréable redécouverte à l’occasion de la triste disparition du réalisateur de L’Effrontée et de La Classe de neige (pour ne citer que ceux-là).

Jeudi 5 avril

Titanic (réal. James Cameron, 1997 – 2011 pour la version en 3D)

Revoir en salle le film de Cameron reste pour moi une expérience hors du commun. Sans m’appesantir sur les raisons qui me poussent à considérer Titanic comme un chef d’œuvre et qui m’ont poussé à aller voir 4 fois en tout au cinéma (celle-ci y compris), je ne ferai que les réitérer ici rapidement : l’ampleur de la production, la qualité de l’écriture, tant sur le plan historique et sociétal que sur le rythme et la romance, mais aussi la réalisation dont pas un plan n’échappe à la pensée profonde qui habite tout le film (et qui est la première raison de mon amour pour lui) : inscrire l’histoire d’un film dans l’Histoire. Alors quid de ce passage à la 3D, forcément post-produite… ? Conquis par ses choix de mise en scène d’une 3D filmé avec rarement autant d’inspiration dans Avatar, je ne pouvais qu’être curieux de voir ce que Cameron allait proposer sur le champ de la « post 3D ». Le constat est mitigé mais globalement je dirai qu’elle n’apporte pas grand chose au film. Ce qui est intéressant, c’est que Cameron essaie de suivre les mêmes choix que ceux qu’il a fait pour Avatar et donc la 3D est rarement utilisée à des fins de « spectaculaire ». Revers de la médaille, elle est donc moins évidente à mettre en valeur en postproduction puisque son usage dans Avatar prenait tout sens dès le filmage lui-même. Le film n’est donc pas transcendé par cette transformation, mais cela étant il nous fait rêver à ce qu’il aurait pu être si Cameron l’avait filmé dès le départ en 3D. Et tout particulièrement les plans sous-marins du vrai Titanic. Ils gagnent non pas en « crédibilité » (la question en fait ne se pose pas et ne s’est jamais posé, bien au contraire, puisqu’elle est l’une des forces du film dès le départ), mais ils gagnent en substance, en matière presque « palpable » à l’écran. Cet ajout de la 3D sur ces plans-là vient augmenter l’effet de « réel » de cette épave centenaire qui se déploie sous nos yeux, comme l’unique vestige de cette folle entreprise de puissance des hommes et témoignage de leur orgueil fatal et meurtrier.

Dimanche 8 avril

Garde à vue (réal. Claude Miller, 1981)

L’actualité permet parfois (et le plus souvent pour des raisons malheureuses) des séances de « rattrapage ». Ainsi, j’ai regardé Garde à vue pour la première fois lorsque je devais avoir une dizaine d’années. Le souvenir que j’en avais était plus que flou, aussi cette vision nouvelle fut-elle très appréciable. Troisième long métrage de Miller, le film est adapté d’un roman de Jon Wainwright. Production de haut niveau pour l’époque – Ventura, Serrault, Schneider au casting, Delerue à la musique, Nuytten à la photographie, Audiard aux dialogues – Garde à vue est en effet un film français policier de premier choix. L’écriture est délicieuse et donne aux comédiens de nombreuses scènes marquantes, tout en proposant une critique de la bourgeoisie provinciale qu’un Chabrol n’aurait pas renié. Ménageant le suspense avec intelligence mais sans artifices, le film montre aussi un travail visuel assez jouissif. Les lumières sont quasiment toutes travaillées sur le motif des reflets, des transparences, des vitres, dès que la caméra n’est pas centrée sur les personnages, comme pour nous faire comprendre que les enjeux de la rencontre entre le notaire et le flic vont bien au-delà des apparences et du meurtre de ces deux fillettes. Travaillant le cadre avec une composition assez théâtrale, mais sans non plus ignorer des mouvements dans le champ ou de la caméra elle-même, ces mouvements sont souvent très évocateurs (le téléphone au premier plan qui vient envahir l’image avant qu’il ne soit évoqué dans le dialogue et ne se perde ensuite dans l’arrière-plan pour donner à cet arrière-plan sa pleine place dans le cadre). Au final, le rythme du film aussi est exemplaire, car finalement assez court, il est suffisamment dense pour que la crédibilité d’une nuit entière passée dans le commissariat de police ne soit en rien entamée.

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Une semaine de films – du 13 au 19 février 2012

Posted by Axel de Velp sur 19 février 2012

Je vais essayer à l’occasion de vous proposer un récapitulatif des films que j’ai visionnés sur une semaine et de vous en donner une lecture, à la fois critique, partiale et plus ou moins succincte, selon ce que les films m’inspireront au fil de l’écriture de ces billets, que je souhaite les plus spontanés possible. J’espère parfois vous donner envie ou vous dégoûter, selon chacun, chacune et chaque film….

Dans la mesure du possible, je m’abstiendrais de dévoiler trop des films, sauf quand j’estimerai qu’ils font partie du patrimoine cinéphilique obligatoire (j’exagère bien entendu), ou bien lorsque mon propos ne pourrait se passer, pour être limpide, d’explications précises, ou bien aussi lorsque je n’aurai que trop peu d’estime pour le film en question…

Nota Bene : je m’efforcerai de vous proposer des posters inhabituels des films pour illustrer leur critique.

Lundi 13 février

Eagle Eye (réal. D.J. Caruso, 2008)

Je continue dans ma lancée sur la courte carrière jusqu’à présent de D.J. Caruso, que j’avais entamée la semaine dernière (avec l’excellent Salton Sea, le très décevant Taking Lives et l’amusant mais peu remarquable Disturbia). Eagle Eye, c’est une sorte d’Ennemi d’état (Tony Scott, 1998) que l’on aurait fait passer au stade supérieur du  concept de Big Brother is watching you… mais en beaucoup moins abouti, en un peu plus idiot (j’ai arrêté de compter au premier tiers du film les invraisemblances par rapport au postulat de départ) et surtout beaucoup moins bien filmé. Pour ceux qui me connaissent et/ou qui ont lu l’un de mes premiers billets sur ce blog (celui concernant la rédemption), malheureusement ce film n’est que très dépourvu de scènes qui auront su le racheter à mes yeux. Tout au plus une scène de climax final qui aurait dû s’arrêter là, ou bien la scène d’ouverture qui en dit long (mais subtilement) sur une Amérique qui est prête à tourner la page sur 8 années de présidence Bush (le film sort en 2008 et a donc été écrit et tourné dans les mois précédents). C’est très maigre, surtout que le film manque par moment d’un peu de peps alors que certaines scènes dans le genre film d’action sont quand même assez bien faites (la scène dans le tunnel vers la fin en est un bon exemple).

Serpico (réal. Sidney Lumet, 1973)

Il me faudrait beaucoup plus que quelques lignes pour parler ici de ce film de Lumet, certainement l’un de ses nombreux chefs d’œuvres. Al Pacino incarne à la perfection le mal-être du flic honnête entouré par la corruption et le laisser-faire généralisé. Ses errances, ses déprimes, ses montées de rage et de colère sont à la mesure du film qui enchaîne les morceaux de bravoure, tant dans ce qu’il dénonce que dans sa mise en scène de situation limite. Chapeau bas à quelques scènes qui restent gravées en mémoire : l’arrestation d’un voyou de mèche avec les flics de son commissariat et qui oblige Pacino à mettre ses collègues devant le fait accompli, sa dernière dispute avec sa compagne dans le café puis dans la rue, sa rencontre avec les autres flics corrompus dans le parc, enfin la scène quasi de fin de l’arrestation chez les narcos et qui entraîne son accident. Lumet, au-delà du sujet politiquement risqué, montre New York et ses environs comme il sait toujours aussi bien le faire : une lumière réaliste, des lieux de tournage variés et toujours à propos et un montage classique mais au combien efficace dans sa manière de traiter les ellipses et d’accompagner lentement mais sûrement le spectateur dans la terrible catabase de l’officier Serpico. Lumet se réattaquera quasiment au même sujet dans le « film somme » Prince of the City (1981), malheureusement épaulé par un Treat Williams, efficace et crédible, mais à mille lieux du jeu de Pacino.

Mardi 14 février

I Love You Phillip Morris (réal. Glenn Ficarra, John Requa, 2009)

St Valentin oblige ou pas, ce choix de film à consonance romantique ? En fait pas vraiment, mais l’idée était de s’amuser plus que de réfléchir beaucoup devant cette toile. Et il faut dire que le film fait là son office. Il est amusant, même assez drôle par moments et les deux stars masculines (Carrey et McGregor) y sont bien entendu pour beaucoup. Le fait, qui plus est, que le film soit bâti sur des faits réels vient ajouter indéniablement à la légère fascination que le personnage principal produit sur le spectateur. Les films, qui traitent d’arnaques et d’escroquerie et dont l’auteur de ces « vilains » actes est présenté comme sympathique, arrivent toujours à séduire le public : ils reposent sur la monstration en plein exercice d’un esprit criminel, mais parce que présenté comme sympathique, au-delà de sa moralité répréhensible, ce qui fait mouche chez le spectateur c’est son ingéniosité et sa débrouillardise. On ne peut pas dire que le film ne soit pas généreux de ce côté là. Plus largement, le film est également bien rythmé et sa mise en scène bien coordonnée à son propos et ses effets. Choix d’un flash-back et d’une voix-off, qui eux aussi sont efficaces et viennent clôturer un film que je recommande chaudement si l’on veut s’amuser et être un tant soit peu abasourdi par l’inventivité criminelle et la stupidité d’une certaine Amérique (comme dirait le personnage de Carrey : « Fuckiiiiing Texas »).

Mercredi 15 février

I am Number Four (réal. D.J. Caruso, 2011)

Je finis ici mon survol de la carrière de D.J. Caruso par son film le plus récent et le plus insignifiant. Que dire de cette sombre m%*$# si ce n’est que rien n’a su le racheter à mes yeux. Ni même une seule idée intelligente de mise en scène. Les méchants semblent repris d’un mauvais épisode de Buffy (et contre toute attente j’ai aimé cette série…), le scénario est aussi mauvais qu’une blague carambar et le jeu des comédiens (y compris l’habituellement sympathique Timothy Oliphant) vole aussi haut qu’un épisode de Plus belle la vie (désolé pour Carla et les autres qui apprécient la série de France3). Finalement, D.J. Caruso qui avait très bien entamé sa carrière avec Salton Sea, montre qu’il n’est ni plus ni moins qu’un faiseur sans véritable talent, qui n’arrive pas à remonter le plus naufragé des projets… C’en est à se demander si Salton Sea n’aurait pu être meilleur que ce qu’il est déjà, s’il avait été confié à un autre réalisateur… ?

A Single Man (réal. Tom Ford, 2009)

Je dois avouer que je voulais voir ce film depuis longtemps mais l’appréhension que j’avais quant à la tristesse de son sujet me freinait régulièrement et m’empêchait de passer à l’acte. Finalement je fus surpris, car même s’il est vrai que le film n’est pas dénué de mélancolie, même si son sujet n’a rien de réjouissant, le film reste quand même une formidable ode à la vie. Il est d’abord magnifiquement soutenu par le jeu tout en subtilité de Colin Firth et la flamboyance, bien que fugace, de l’apparition de Julianne Moore. Par moments, l’on pourrait se croire chez un héritier de Douglas Sirk, mais dans une version pervertie ou étrangement décalée (je pense à la scène où le personnage principal part de chez lui en voiture et salue ses voisins). Ensuite le film met en scène avec justesse et finesse le désenchantement d’une frange de la population qui sent bien que son émancipation n’est plus très lointaine mais qui sait pertinemment aussi combien la lutte devra encore être soutenue pour qu’elle ait, elle aussi, droit à la lumière et à la reconnaissance sociétale que tout un chacun rêve d’obtenir…
Si la jeunesse semble être le relais de ce combat et de cette volonté, la fin du film la laisse toute fois en pleine déshérence. Tom Ford réussit le tour de force pour un premier film au sujet délicat, non seulement de marquer l’essai qu’il a choisi de traiter, mais encore de le transformer en lui adjoignant les services d’une mise en scène très maniérée, mais en phase avec son sujet. Les jeux sur les couleurs qui vont et viennent au gré des émotions du personnage central sont à la hauteur du jeu subtil que Firth leur donne à accompagner et appuient avec poésie et un pathos très maîtrisé les processus d’identification que le réalisateur met en place entre son film et le spectateur. A quand un prochain film M. Ford ?

The Eagle (réal. Kevin MacDonald, 2011)

Kevin MacDonald vient du documentaire (et y retourne encore régulièrement puisque l’un de ses prochains films sera un docu consacré à Bob Marley). Après Le Dernier Roi d’Ecosse, particulièrement réussi sur le dictateur africain Idi Amin Dada et Jeux de pouvoir, qui avait le mérite de proposer une lecture relativement intelligente des influences politiciennes à Washington sur les médias (et un parfum de Lumet mélangé à du Pollack ou du Pakula), je dois avouer que je ne savais pas trop à quoi m’attendre de son incursion dans le péplum ou plus exactement le film d’aventure historique. Force est de reconnaître que le film est très réussi. D’abord parce qu’il traite d’un aspect de Rome peu mis en scène : les confins britanniques de l’empire ; ensuite parce que comme souvent chez MacDonald la réalisation est efficace sans être trop maniérée (quoique les scènes finales sont de ce point de vue quelque peu décevantes). Finalement le film est plus réussi dans sa dimension de film d’aventure que de film historique. Difficile en effet de se laisser convaincre, quand bien même ce serait très documenté, par la vision qu’offre le film des peuplades anglo-saxonnes auxquelles s’oppose le héros centurion. Cependant, une scène assez impressionnante ravira tous les aficionados de la Rome antique et des légions : la bataille à l’extérieur du camp romain où la manœuvre dite de la tortue démontre toute son efficacité.

La Prisonnière Espagnole (réal. David Mamet, 1997)

Certainement l’un de mes films préférés, du moins dans son genre. Mamet y fait preuve d’un sens du rythme et de l’écriture assez diabolique et bien au-delà du simple machiavélisme du scénario (assez réjouissant cela étant). Le réalisateur concentre ici toutes les marottes de sa carrière (en tant que scénariste et réalisateur) et donne à voir un concentré de ses préoccupations principales. Le film enchaîne les scènes toutes plus subtiles et délectables les unes que les autres : la scène, matrice du film, sur la plage paradisiaque, la réunion de travail autour du « process » (hommage enamouré à Hitchcock et à son concept de MacGuffin porté à son extrême), la scène dans Central Park, la scène dans l’aéroport et pour finir, bien entendu, la scène sur le ferry. Quasiment systématiquement Mamet déconstruit la dynamique de chacune de ses scènes pour en proposer une échappée différente, voire opposée, à ce que la programmation de la scène en terme de narration préparait le spectateur, le prenant ainsi toujours à revers ou à rebours de son intuition et de son travail personnel sur le film.
Cependant, Mamet le fait avec intelligence et non roublardise et à aucun moment le public ne se sent floué de ce que les scènes déroulent : à chaque fois qu’elles se développent différemment, il était en notre pouvoir avec une fine analyse de l’image et de ses constituants d’en deviner la signification autre et d’en prédire la fin différente de sa programmatique annoncée. Mais Mamet nous met devant l’une des plus grandes vérités du public face aux films : sa passivité et sa trop grande acceptation à se laisser guider, plutôt que de réfléchir sur l’image et sur ce qu’elle nous donne réellement à voir et à déchiffrer…

Jeudi 16 février

Un prophète (réal. Jacques Audiard, 2009)

Encore un film que j’ai tardé à voir alors que son succès unanime et mon appréciation des précédents films d’Audiard aurait dû me pousser à le voir plus vite. Il est vrai que le film est une claque pour le jeu de Rahim, qu’il dépeint avec un rare naturalisme les rapports de pouvoir au sein des « pensionnaires » de l’institution pénitentiaire française, que l’intelligence de la structure narrative d’Audiard soumet le film, malgré sa longueur indéniable, à une succession d’enchaînements auquel le spectateur ne peut échapper et qui le laisse souvent sans voix. On retrouve la qualité de l’écriture propre au réalisateur de Regarde les hommes tomber ou Un héros très discret, la caractérisation psychologique très juste des personnages que l’on avait su apprécier dans De battre mon cœur s’est arrêté, ou encore la mise en scène efficace des scènes d’action qui avaient su nous éblouir dans Sur mes lèvres (d’ailleurs la scène d’exécution dans la voiture des corses est une grande scène d’action à la française réussie). Cependant, je trouve néanmoins que le film par moments manque de quelque chose… Il passe trop vite sur certaines scènes, énonce les choses avec trop de lucidité et donne parfois de l’ampleur à des scènes d’une grande trivialité. Je pense ici à tout le versant « gangster » du film qu’Audiard choisit de traiter quand bien même il est « centré » sur la prison : il aurait été préférable à mon sens de ne pas le traiter autrement que par procuration, ce qu’il fait de temps en temps, mais pas assez pour que cela devienne systémique au sein du film.
Au final, je suis encore, je pense, sous le choc de l’énergie déployée par le film pour en avoir une lecture critique posée, mais ces premiers reproches que je lui oppose me semblent bien fondés et non une élucubration de ma pensée. Un prophète restera certainement un film étape dans le parcours professionnel d’Audiard, mais aussi à mon sens comme le marqueur du passage à quelque chose d’autre, quelque chose de peut-être plus ambitieux qu’avant mais par moments moins maitrisé ou moins en conformité avec ces mêmes ambitions que le film amène…

Lascars (réal. Emmanuel Klotz, Albert Pereira-Lazaro, 2009)

Tiré de la série télévisée éponyme diffusée sur Canal+ en 2000 (1ère saison) et 2007 (2nde saison), le film Lascars reprend la richesse graphique de la série en lui donnant tout de même plus de moyens et d’ampleur. Outre un casting de voix alléchant et très à propos, le film ne manque pas d’humour et propose quelques scènes inoubliables, comme celle du tournage porno dans le « sous-aquaboulevard » de banlieue, la scène de teuf monstrueuse dans le manoir neuilléen, la fête d’accueil de la nouvelle recrue dans la police ou encore les nombreuses scènes montrant Zoran et ses recherches de conquêtes féminines. L’animation assez fluide et le travail sur les détails des layouts font oublier quelques à-plats de couleurs peu heureux par moments, tellement on sent un travail un peu bâclé. Le film est soutenu par un rythme conséquent et un scénario pas inoubliable mais suffisamment prenant pour que l’on reste attaché tout du long aux déboires de ces personnages bigger than life pour certains ou too losers to be losing pour d’autres…

Bronson (réal. Nicolas Winding Refn, 2008)

En l’espace de quelques films Refn s’est imposé comme l’un des réalisateurs les plus prometteurs de sa génération. Même si je n’ai toujours pas vu la trilogie des Pushers (et c’est au programme, rassurez-vous), ses trois derniers films, Bronson, Valhalla Rising et Drive sont chacun dans leur genre et style respectif des petites pépites de mise en scène, de montage et de narration maîtrisés. Refn arrive à rendre parfaitement l’horreur et la folie d’un homme corrompu par la violence du système carcéral anglais et qui va entamer une spirale infernale où seuls les coups et le sang ont un sens libérateur. Même si on ne peut s’empêcher de penser à Kubrick (et c’est aussi le cas face à Valhalla Rising, mais évidemment pas pour les mêmes raisons), là où Orange mécanique parlait volontairement de problèmes de société et d’inadéquation entre ces problèmes et les solutions opposées à eux, Refn propose un film plus personnel, où la nature du personnage central est avant tout le problème et pas forcément le produit d’une quelconque société. Etonnamment, le film ne critique que très peu les prisons anglaises, du moins pas plus que la majorité des films traitant habituellement le sujet.
En revanche, la question de « l’ultra violence » est plus approchée comme le symptôme d’un mal-être, l’expression visuelle (et pour cela le film ne lésine pas sur les effets liés à cette violence) d’une différenciation de Bronson à son environnement immédiat. La mise en scène de Refn est dynamique, inventive et maniérée, mais jamais excessive, comme elle ne l’est d’ailleurs jamais dans ses autres films. Elle vient toujours souligner son propos et l’appuyer avec intelligence, en donnant un écrin travaillé et soigné aux images qui l’illustrent toujours parfaitement.

Vendredi 17 février

Aliens (réal. James Cameron, 1986)

Si aujourd’hui Cameron est le réalisateur des plus grands dépassements de budget (Titanic, Avatar) et celui d’une certaine forme de mièvrerie pour certains ou de romantisme naïf mais touchant pour d’autres (dont je fais plutôt partie), il fut un temps où Cameron était surtout un réalisateur de films à effets (comme on disait alors) : The Terminator, The Abyss, Terminator 2 et bien entendu Aliens. Suite du succès planétaire de Ridley Scott, Cameron prend le premier film complètement à contrepied. Là où Scott misait sur l’indicible et l’invisible, Cameron va en montrer plus que de mesure… Là où Scott opposait la terreur solitaire et inconnue à un équipage plongé dans l’incompréhension et l’ignorance, Cameron va opposer les muscles et la technologie (toujours assez déficiente) aux nombres et à l’irrédentisme des xénomorphes qui se sont accaparés la station des colons. L’on y trouve bien sûr la figure féminine iconique propre à Cameron (et qui dépasse largement le personnage de Ripley héritière du premier volet) et qui est le ferment fondateur de tous ses films. Mais au-delà de toutes ces évidences que Aliens démontre quant au cinéma de Cameron, il est une chose qui m’a toujours particulièrement étonné dans ce film, c’est l’écriture très réussie des personnages secondaires : en l’espace de quelques scènes d’introduction qui n’ont l’air de rien, la narration arrive à nous faire connaître quasiment tous les noms de ces personnages avant la première moitié du film. Non seulement, cela requiert de la part de l’écriture mais aussi du montage une prouesse inhabituelle (pour un film qui compte pas moins de 12 personnages secondaires non négligeables), mais en plus cela sert la tension que le cinéaste veut provoquer avec son film.
Puisque Cameron abandonne l’idée de travailler sur la peur pour cette suite, et alors qu’il réalise une sorte de film de guerre aux pays des aliens, la proximité des liens qu’il aura tissés entre les spectateurs et sa galerie de personnages se révèlera payante dès lors qu’à la première moitié du film, quasiment les ¾ des personnages seront morts… Ainsi il laisse le spectateur sans repère, abandonné par tous ceux qu’il imaginait être ses protecteurs pour le restant du métrage. Le cinéaste provoque ainsi une déstabilisation du public qui sera ensuite ce sur quoi il passera son temps à s’appuyer pour créer une tension quasi tenue jusqu’à la fin du film : les survivants se réfugient pour se protéger dans la station – paf, le réacteur est en surchauffe et maintenant ils doivent lutter contre, outre les aliens, la montre ; ils ont pris le temps de tout barricader autour d’eux – paf, ses maudites bestioles passent par le toit ; ils arrivent à leur échapper (moyennant quelques pertes) – paf la petite fille est enlevée ; la navette arrive – paf hors de question de partir tout de suite, Ripley va aller la sauver ; elles viennent d’échapper in extremis à la reine des bestioles – paf la navette n’est plus là à les attendre ; pour finir, tout le monde a réussi à échapper aux aliens et à l’explosion nucléaire – paf cette maudite reine s’était cachée dans le train d’atterrissage de la navette…
Finalement, Aliens n’est qu’une succession habile de tensions dont la clé de résolution vient échapper au spectateur, pour lui proposer à la place une nouvelle tension. Pas étonnant dès lors que la version spéciale (celle regardée ici même) ne vienne qu’ajouter à l’exemplaire leçon de cinéma que donne Cameron en matière de rythme et de réalisation soutenue.

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« Anime – La philosophie de l’animation japonaise » – The Philosopher’s Zone

Posted by Axel de Velp sur 29 décembre 2010

The Philosopher’s Zone
Émission de radio sur ABC.net.au, présentée par Alan Saunders.
Émission du 16 octobre 2010.

Alan Saunders : Bonjour, et bienvenue sur The Philosopher’s Zone. Je suis Alan Saunders.

Thème musical de Kimba, the White Lion[1]

Alan Saunders : C’était le thème musical d’ouverture de Kimba, the White Lion[2], un anime produit dans les années 1960 par Osamu Tezuka[3], communément reconnu comme l’inspiration de base pour Le Roi Lion de Walt Disney. L’histoire suit Kimba dans sa quête de création d’un refuge pour tous les animaux de la jungle.

Dialogues extraits de Kimba

Jungle Taitei, 1965 (réal. YAMAMOTO Eiichi)

Alan Saunders : Aujourd’hui nous continuons notre série sur le Japon et nous questionnons la présence ou non de philosophie dans les anime.

Montage sonore d’extraits d’anime

Heisei Tanuki Gassen Ponpoko, 1994 (réal. TAKAHATA Isao)

Alan Saunders : Aujourd’hui au Japon, le terme anime fait référence à toute forme d’animation, mais pour les spectateurs occidentaux, cela représente l’animation dans un style japonais très distinctif. Les anime repoussent les frontières de ce qui est acceptable, parce qu’ils peuvent se le permettre. Ils sont totalement contrôlés et créés par l’imagination des animateurs. Comme notre invité du jour va en témoigner, les anime n’appartiennent pas seulement au royaume de l’enfance ; ils peuvent être sombres, incroyablement violents, et très explicites sexuellement.
Mais représentent-ils une vision du monde japonaise distinctive ? Le traitement du corps, le mélange de l’ancien, du magique et de la haute-technologie constitue-t-il une philosophie ? Ou bien n’est-ce qu’un loisir inoffensif ?
Pour en savoir plus, nous sommes accompagnés par Jane Goodall, Chargée de cours dans le programme d’Écriture et de Recherche à l’Université Western Sydney. Jane, bienvenue dans l’émission.

Jane Goodall : Bonjour.

Alan Saunders : Commençons par préciser si vous admettez qu’il existe une philosophie de l’anime, ou bien si vous pensez plutôt qu’il existe des thèmes philosophiques ou des lectures philosophiques dans les anime.

Jane Goodall : Je devrai probablement répondre qu’il y a de bien différentes façons de faire de la philosophie. Et peut-être que dans les programmes universitaires de philosophie, nous avons pris l’habitude de penser que cela commen ce par la photocopie de textes argumentés très denses d’un penseur européen très renommé, ou encore d’un Classique. Mais la philosophie peut aussi être une sorte de spéculation intellectuelle libre et l’on trouve aussi des cultures populaires dans la philosophie. Peut-être qu’au Japon est plus présent un mélange plus harmonieux entre une pensée institutionnalisée, et plus rigoureuse, à propos de la signification du monde et entre la structure du cosmos. Et la réflexion populaire.
Mais peut-être pour démarrer, je suis intéressé par le fait que le mot anime et le mot occidental « animation » partagent la même racine que le mot « animisme », où l’univers est investi par les esprits et une sorte de pouvoir divin investissant la nature, les substances. Il s’agit d’une pensée dont les scientifiques occidentaux ne veulent pas en entendre parler ; ça appartient à la vision alchémique du monde de l’époque de la Renaissance. Mais c’est fascinant de simplement permettre aux gens de librement l’imaginer : que les arbres puissent parler et que des pierres vous fassent volontairement trébucher.

Alan Saunders : Et est-ce que cet intérêt pour l’animisme ; reflète-t-il  des origines prises, je le suppose, dans la religion nationale du Japon, le shintoïsme ?

Jane Goodall : Je ne suis pas une spécialiste du shintoïsme, mais il existe effectivement une tradition au Japon d’organiser la conception du monde autour des Éléments naturels. Nous avons la Terre, l’Air, le Feu et l’Eau, ainsi qu’un cinquième élément que les japonais ont tendance à ajouter et que l’on pourrait grossièrement traduire par Vide ou Néant. C’est l’élément le plus « élevé » car il implique une certaine discipline spirituelle pour l’atteindre. Mais le plus puissant c’est le Feu, il existe donc une hiérarchie de pouvoir entre les éléments. Et cela est relié à l’animisme, parce que les Éléments sont les forces du monde, quelque soient leurs formes et la combinaison de ces forces.

Alan Saunders : Il s’agit donc d’une exploration complètement désinhibée dans laquelle l’imagination d’un créateur peut l’emmener ?

Jane Goodall : En effet, c’est possible. Et évidemment, si l’imagination humaine est complètement désinhibée, elle va vous emmener dans des directions que que le bon sens réprouve. Et l’une des directions les plus sensibles c’est lorsque l’innocence va à la rencontre de la limite de l’éventail des expériences ; je veux parler là des limites les plus décadentes. Donc des personnages mignons et innocents attirent des prédateurs et lorsque cela devient sexuel, c’est particulièrement troublant : comme par exemple avec une jeune innocente et charmante écolière, épiée par le trou de serrure de la porte des vestiaires des filles, par un personnage, dont le design est malsain, avec un corps, clairement plus âgé, plus puissant. En animation, il faut très peu de choses pour le réaliser. Il n’y a personne pour vous arrêter, vous ne faites que dessiner sur une page et l’animer ensuite.

Alan Saunders : Nous avons déjà mentionné le shintoïsme, et vous avez précédemment évoqué les disciplines nécessaires pour atteindre le Néant, ceux qui sont des idées trsè boudhistes. Pouvons nous voir cela comme un mélange de ces anciennes philosophies dans la vie moderne ? Comme un mélange entre thématiques classiques shintoïstes ou boudhistes et la haute technologie ?

Jane Goodall : Oui, cela m’intéresse que dans ce que l’on appelle communément la culture occidentale, il existe cette très forte critique envers la pensée animiste au sein de la science. Vous savez les scientifiques européens et américains, n’aiment pas cette façon de penser. Ils trouvent cela ignorant et superstitieux. Alors qu’au Japon, la tradition de l’anime lui a permis une complète continuité et a ainsi rendu possible l’exploration d’une certaine sophistication de la pensée animiste du monde dans une culture électronique.

Alan Saunders : Sans aucun doute, les anime les plus célèbres en dehors du Japon sont les films de Hayao Miyazaki et du Studio Ghibli. Des films comme Le Voyage de Chihiro[4] et Mon voisin Totoro[5]. Puisant dans cette vision animiste du monde, les films de Miyazaki abordent des thèmes aussi divers que la tradition, l’environnement, le féminisme ou la passivité. Souvent, les personnages humains sont les causes de la destruction et de la rédemption. Un film en particulier, Nausicaä de la vallée du vent[6], est l’un de ses premiers travaux sur ces questions.

Extraits sonores de film

Kaze no Tani no Nausicaa, 1984 (réal. MIYAZAKI Hayao)

Jane Goodall : Vous avez cette vision d’un monde divisé et Nausicaa appartient à un royaume des vents, localisé dans une vallée des vents, donc son élément principal est le Vent. Elle est un esprit aérien, une sorte d’Arial moderne, une jeune fille ayant juste atteint l’âge de puberté, ce qui lui donne une jolie image d’innocence intérieure. De plus, elle maîtrise sa propre technologie. Elle pilote une sorte de planeur très léger, dépourvu de moteur. Enfin, elle « murmure », plus exactement elle parle aux monstres, entre autres ces sortes de trilobites géants, qui causent énormément de troubles dans son monde et qu’elle calme par ses murmures. Mais le véritable danger vient de l’invasion d’une culture « high-tech », qui veut s’emparer des lieux et utiliser leurs ressources, et qui après avoir tué le Roi de ce peuple (celui de Nausicaä), lui tient un discours, comme quoi leur culture appartient au passé et qu’il va leur falloir changer et avancer dans une nouvelle ère.

Alan Saunders : Le traitement du corps et des expériences dans les anime est aussi très intéressant et parfois assez extrême ; d’ailleurs vous tissez des liens, n’est-ce pas, avec les idées de William Blake sur la métamorphose et le changement. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Jane Goodall : Oui, cela nous fait aborder la question de que l’on peut penser d’une frontière Est Ouest. Mais la philosophie japonaise est en réalité très éclectique et c’est aussi le cas de Blake. Et lorsque des personnes s’interrogent sur la mythologie et la cosmologie, vous obtenez beaucoup de croisement entre des traditions. C’est pour cette raison que je me permets d’évoquer Blake dans ce contexte. Mais c’est vrai que je suis fascinée par la façon dont caractérisation de Blake de ce dualisme, innocence et expérience, sied parfaitement à la tradition de l’anime. Parce qu’être innocent, c’est être vraiment bon, les yeux grands ouverts et être mignon, ne faire de mal à personne, être avenant et aimant.
Mais même la tradition japonaise du kawai (mignon) a été critiquée comme une mentalité engendrant l’absence d’affirmation. C’est comme cela que l’a défini une féministe japonaise. Et c’est effectivemment ainsi que Blake voit les choses. Il symbolise l’innocence par des petits agneaux, des enfants qui pleurent, des garçons perdus, des ramonneurs, toutes ces figures du pathos. Elles sont peut-être bonnes, en effet, elles ne font certainement aucun mal dans le monde, mais elles attirent des prédateurs et elles n’ont aucun pouvoir et ne peuvent rien changer. Donc comme principe, l’innocence fait de la bonté un principe très faible. Mais avec l’expérience qui s’occupe d’accomplir toutes les choses interdites, cela devient très sexuel, très violent, cela joue avec toutes les énergies très fortes de la vie et c’est ce qui fait changer le monde. Donc Blake veut en quelque sorte valider l’expérience et l’énergie, l’énergie est la seule vie et elle provient du corps, selon lui. Ce qui l’intéresse, c’est une vision très physique d’un univers basé sur l’énergie.

Alan Saunders : C’est intéressant car vous avez parlé de la manière dont la sqcience moderne ne veut pas entendre parler de l’animisme, or Blake ne voulait rien savoir de la science de son époque. Il était très critique de la science Newtonienne.

Jane Goodall : Il est contre la raison. Il pense que la raison créé des frontières autour de la manière dont l’esprit travaille. Il a cette sorte de dualisme entre force et forme. La raison est une question de forme et il est plus intéressé par les forces qui changent ces formes, ce qui était une ambition de la pensée révolutionnaire pré-scientifique, l’alchémie qui s’intéressait au changement des formes par le jeu de forces, de forces élémentaires. Et c’est exactement la manière dont l’animation fonctionne. Si vous regardez les buts les plus complexes de l’animation, comme par exemple la série japonaise des Urotsukidoji[7]. Les éléments naturels y sont en jeu et cela ne parle que de changement de formes et de l’altération de formes et de valeurs.

Alan Saunders : Vous avez un écrit de Blake qui est significatif ici, non ?

Jane Goodall : Cela provient de Le Mariage du Ciel et de l’Enfer. Un autre de ses principes est que vous pouvez comprendre le monde en termes de dualités, mais si vous en restez là, vous obtenez une « stase » artificielle. Et vous ne commencez à obtenir de choses intéressantes dans le monde, qu’à partir du moment où vous autorisez ces dualités à se rencontrer, se mêler et se troubler les unes les autres. Il dit donc :
« Sans contraires, il n’y a pas de progression. Attraction et répulsion, raison et énergie, amour et haine, sont nécessaires à l’existence humaine. »
Vous pourriez en faire le motto de cette série japonaise, Urotsukidoji.

Extraits sonores de film

Choujin Densetsu Urotsukidoji, 1987 (réal. TAKAYAMA Hideki)

Alan Saunders : C’était la scène d’ouverture d’Urotsukidoji, une série à propos de laquelle vous avez écrit, Jane Goodall, et il s’agit d’un genre particulièrement violent d’anime. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette série et que retenez-vous de ce type d’anime ?

Jane Goodall : C’est une histoire imposante. Rien que la folie du projet est fascinante. Il s’agit d’un drame cosmologique autour d’une créature, un avatar. Dans les anime mythologiques, il y a toujours un avatar, un personnage qui voyagent à travers les mondes. Et ce genre d’être bestial est l’envoyé d’un monde surnaturel. Ce serait compliqué de dire lequel, tellement il y en a. Il est venu sur Terre pour trouver cet être mystique, caché, le Shojin, qui naît à chaque ère dans le but de changer le monde. Il naît sous la forme d’un être humain, ou sous la forme de toute autre être vivant et doit être révélé. Entre temps, il y a d’autres créatures aux maléfiques desseins qui sont à la recherche du Shojin.
Voilà le récit de base et autour il y a une prolifération de différents types d’êtres vivants : des créatures bestiales, d’autres à moitié surnaturelles, certaines pleinement surnaturelles. Mais ce qui donne une énergie à tout cela, c’est qu’il est difficile de savoir si ce système est bon, mauvais ou mélange des deux.

Choujin Densetsu Urotsukidoji, 1987 (réal. TAKAYAMA Hideki)

 

Alan Saunders : Et ce film dont nous parlons, Urotsukidoji, démarre en quelque sorte la tradition « adulte » de l’anime, et il repousse les limites de ce qui est acceptable et évoque nos peurs les plus profondes, non ?

Jane Goodall : C’est un film très extrême. Lorsque je l’ai vu pour la première fois, certaines scènes m’ont particulièrement choquée, comme celles des viols par tentacules. Le film est d’ailleurs célèbre à cause de le première scène de viol par tentacule, et tous ces gros plans d’actes érotiques et violents. Mais je pense que l’on est là en face d’une authentique expérimentation. Là encore, si je puis citer Blake :
« La route de l’excès mène au Palais de la Sagesse ».
Et apparemment, le créateur original du manga Urotsukidoji, la version papier, un certain Toshio Maeda, était lui-même choqué par la version animée, et avait du mal à l’accepter, tout en reconnaissant qu’elle proposait des choses vraiment intéressantes.

Choujin Densetsu Urotsukidoji, 1987 (réal. TAKAYAMA Hideki)

Alan Saunders : Beaucoup d’anime traitent de thèmes similaires de dystopie, d’apocalypse et de destruction du monde. Bien entendu, ces thématiques sont aussi beaucoup et intensivement explorées en philosophie, n’est-ce pas ?

Jane Goodall : Bien sûr. Ce qu’il y a de très oriental dans les anime, c’est l’idée de la réincarnation, incluant jusqu’au monde lui-même qui semble en nécessiter. Une ère naît et meurt. La figure de l’avatar dans l’anime est ainsi instrumentale dans la possibilité de la renaissance d’une ère, mais avant cela, il faut qu’elle « meure » et cette mort est représentée par cette étonnante et sensationnelle explosion de violence et de destruction. Et parce que l’animation nécessite pour ce type d’image moins de ressources qu’un décor en prise de vues réelles ne le ferait, c’est véritablement un test sur les capacités de l’imagination humaine en termes cinématographiques. Les animateurs japonais sont réellement de très grands créateurs d’images.

Alan Saunders : Le Japon lui-même fut à l’agonie. Le pays fut énormément bombardé durant la Seconde Guerre Mondiale, rien que les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, mais sans oublier que les bombardements traditionnels sur Tokyo furent au moins aussi meurtriers. On dit souvent que le plus célèbre des monstres nippons, Gojira ou Godzilla comme nous l’appelons, est un reflet de ces destructions de la Seconde Guerre Mondiale. Pensez-vous que cette expérience trouve sa place dans les anime ?

Jane Goodall : J’en suis certaine. Une des choses que l’on peut voir dans Urotsukidoji est cette image d’une mégalopole qui fond tout simplement. Cette vision est héritée directement d’Hiroshima : une bombe atomique lâchée sur une ville, où (et là on retrouve le principe de l’élément Feu) tout brûle à une telle température que toute substance connue se met à fondre.

Alan Saunders : Si nous abordons le sujet de la référence, on peut trouver des dualismes typiques dans les contes d’apprentissage entre mythe et folklore, le Bien et le Mal, et si l’on pense ici à Blake, entre l’Innocence et l’Expérience. On retrouve tout cela dans les anime, mais selon vous, les japonais ont tendance à opposer ces dualismes et à souvent les compliquer ou les rendre moins lisibles.

Jane Goodall : Oui et je pense que cela vient de l’idée de la création artistique. Si l’on pense à quelqu’un qui travaille avec un crayon et du papier, il peut transformer un lapin en un canard en un coup de crayon. Avec quelqu’un qui « dessine » sur un écran, la sophistication du geste est démultipliée. Il peut décider en quelques photogrammes de transformer un petit lapin mignon en un monstre érotique, dangereusement musclé et réellement puissant. Cela vient de cette liberté accordé à l’esprit de changer de la forme de quelque chose en autre chose. Le rôle et le thème du transformiste, celui qui change de forme, nous les retrouvons dans les rêves.

Alan Saunders : Je suis ravi que vous ayez utilisé l’image du canard et du lapin, parce que c’est certainement l’illustration la plus connue dans l’histoire de la philosophie. Wittgenstein s’en est servi dans ses investigations philosophiques, avec une illustration qui selon l’angle d’où on la regarde peut soit ressembler à un canard, soit à un lapin.

Jane Goodall : On est dans le sujet, parce que l’on peut dire que l’on habitue son esprit à un certain type de perception, et lorsque l’on veut passer à un autre, on ne peut faire cohabiter les deux ensembles. Et l’animation ne vous demande pas nécessairement de rester sur cette ambiguité, mais vous propose d’en faire un véritable hybride et de voir ce que cet hybride fait.

Choujin Densetsu Urotsukidoji, 1987 (réal. TAKAYAMA Hideki)

Alan Saunders : Pour finir, je voudrai que l’on s’intéresse aux différences entre l’animation japonaise et occidentale et cette notion de dualisme entre expérience et innocence. Vous avez écrit que nous sommes dans un champ de « sur-expérience » très angoissante et que cela est exploré de façon très différente par les animateurs japonais et américains. Qu’avez-vous à en dire ?

Jane Goodall : Oui, encore une fois, je pense qu’au Japon, il y a cette liberté de fusionner, « d’hybridiser », de métamorphoser, qui s’applique bien aux expérimentations sur la dissolution des dualismes. Donc vous appréhendez le monde en termes opposés, parce que cela vous aide à organiser la façon dont vous voyez les choses. Mais alors vous autorisez ces termes opposés à fusionner et à se transformer. En Amérique, je pense qu’avec l’influence de la science rationaliste, il y a un besoin de s’accrocher à ces taxinomies, et pour beaucoup, cela peut être très déstabilisant de ne pas arriver à distinguer le canard du lapin, d’autant que si vous vous intéressez à l’évolution, cela est primordial.
Et il y a une tradition morale qui n’apprécie pas que l’on ne puisse pas faire la différence entre le Bien et le Mal. Mais tout cela freine l’imagination. Cependant Avatar de Cameron est très révélateur à ce sujet et la manière dont les mondes dans le film sont séparés est la dynamique même du film, son mode de fonctionnement. Vous ne pouvez aller du monde militaro-industriel technologique au monde des êtres « écologico-forestiers » sans changer de dimension. Vous avez besoin d’un changement mental et corporel complet pour réaliser la transition. Vous devenez littéralement une autre personne. Finalement les avatars envoyés du monde industriel au monde de l’innocence, décident qu’ils préfèrent ce dernier. Alors leurs esprits ne peuvent subsister dans la forme qui les a vu naître.

Extraits sonores de film

Alan Saunders : Jane Goodall est Professeur Adjointe au Programme d’écriture et de Recherche à la University of Western Sydney.

 

Affiche française du film Avatar, 2009 (réal. James Cameron)

Note du Traducteur (NdT) : cette traduction a été réalisée avec l’aimable autorisation de Kyla Slaven, productrice de l’émission.


[1] NdT : Jungle Taitei, 1965, Japon, série télévisée de 52 épisodes, réalisée par YAMAMOTO Eiichi.
[2] NdT : Le Retour de Léo en France.
[3] NdT : la série télévisée de 1965 n’avait pas satisfait Tezuka, qui a également participé à une adaptation en film de son manga en 1966 (dont seulement quelques minutes sont reprises de la série), Chouhen Jungle Taitei, réalisé par YAMAMOTO Eiichi.
[4] NdT : Sen to Chihiro no kamikakushi, MIYAZAKI Hayao, 2001.
[5] NdT : Tonari no Totoro, MIYAZAKI Hayao, 1988.
[6] NdT : Kaze no Tani no Nausicaa, MIYAZAKI Hayao, 1984.
[7] NdT : Choujin Densetsu Urotsukidoji, TAKAYAMA Hideki, 1987.

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