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Ghost in the Shell – Stand Alone Complex – 2nd GIG : sauvegarder la liberté…

Posted by Axel de Velp sur 15 septembre 2011

Attention, ce texte comprend de nombreux spoilers. Il est plus que recommandé d’avoir vu les oeuvres dont il est question avant de le lire, pour ne pas gâcher votre plaisir de spectateur.

Si la première saison avait fait la part belle aux références cinématographiques, cette seconde ne démord pas non plus de ce positionnement cinéphilique des créateurs de la série. Quasiment tous les épisodes de cette seconde saison contiennent des clins d’œil à des œuvres cinématographiques, qu’il s’agisse d’anime ou de cinéma traditionnel. De KUROSAWA à GODARD, d’ANTONIONI à SCORSESE, KAMIYAMA et OSHII (crédité cette fois-ci à un poste plus conséquent que pour la première saison : « idée originale ») nous emmène dans un dédale de références à des œuvres qui les ont précédées sur des sujets qu’ils se contentent parfois de seulement effleurer. La trame centrale même de cette saison et son point d’orgue dont les aboutissements se traduisent en tentative de coup d’état et la figure potentiellement ambiguë du « méchant principal », Kuze, rappellent bien évidemment les deux films de la saga Patlabor, réalisés par OSHII lui-même.

Kuze, un personnage qui n’est pas sans rappeler Hoba ou Tsuge dans les 2 Patlabor.

I. Géométrie non-euclidienne de la construction narrative et scénaristique chez OSHII

Si certains de ses films sont à cet égard plus probant que cette seconde saison de GITS SAC, on peut ici penser à Tenshi no Tamago, Twilight Q, Beautiful Dreamer, voir Avalon, OSHII prend beaucoup de tours et de détours pour aborder le sujet central de ce 2nd GIG. La « relative » linéarité de la narration, certainement dû à KAMIYAMA, n’est qu’un trompe l’œil. S’acharnant à raconter sur trois modes distincts une histoire, le réalisateur et son scénariste « original » nous emmène dans un dédale de pistes, de faux semblants dont les personnages auront toujours compris avant nous la finalité et leurs enjeux. Les trois modes évoqués sont les suivants et à chaque titre d’épisode, le spectateur est informé du mode scénaristique auquel cet épisode se réfère : il y a tout d’abord les épisodes « Dividual », qui sont l’équivalent des « Stand Alone » de la première saison – des épisodes dont l’histoire est indépendante de la trame scénaristique globale de la série, du moins au premier regard. Ensuite viennent les épisodes « Individual » qui traitent d’évènements et de situations liés aux « 11 Individuels » et à l’histoire centrale de la série. Jusque là, la construction est similaire à la première saison. Mais la différence va venir du troisième mode de traitement scénaristique : les épisodes « Dual ». Il s’agit d’épisodes liés au personnage de Gôda, personnage jouant un rôle prépondérant dans l’histoire principale de la série mais agissant dans les coulisses, ce qui pousse KAMIYAMA et OSHII à modifier légèrement leur approche scénaristique le concernant.

Les trois modes narratifs de construction du récit : Dividual,

Individual,

Dual.

Cette construction s’appuyant sur trois orientations différentes du récit est également mené à mal par des scénarios assez touffus et dont l’évidence des enjeux n’est pas toujours très claire. Il faut attendre le cinquième DVD pour commencer à apercevoir l’orientation globale de la série, même si les deux DVD restants réservent leur lot de surprises et de suspenses. La présence de quelques flash-backs et des épisodes « Dividual », qui finalement s’inscrivent bel et bien dans l’intrigue principale, le plus souvent par une référence à leurs enjeux dans un épisode ultérieur, achèvent de perdre le spectateur dans une agréable confusion, synonyme de profondeur scénaristique et non de facilité ou d’artifice narratif. En effet, pas un personnage secondaire n’occupe un rôle qui le soit véritablement (secondaire…) et certains mériteraient de visionner à nouveau l’épisode pour mesurer dans leur totalité les informations qu’ils délivrent et la sensibilité qu’ils transmettent à l’œuvre dans son ensemble.

Un personnage secondaire important,

rappelant Travis Bickle dans Taxi Driver.

Ainsi, même si le récit est moins complexe que celui de la première série, en particulier sur les questionnements politiques et philosophiques soulevés par le Rieur, cette seconde saison déploie une autre forme de complexité : d’abord dans l’agencement des épisodes les uns avec les autres, ensuite dans leur rapport évident, puisque stipulé par leur « appellation » (Dividual, Individual, Dual), en opposition avec des liens subtils et profonds, certains nécessitant parfois plusieurs visionnements pour les faire apparaître.

II. Géopolitique et métaphysique : GITS à ses origines…

Cette seconde saison, tout comme la première, renvoie avec intelligence au manga original de SHIROW Masamune (et plus largement à toute son œuvre), en mêlant avec subtilité des réflexions métaphysiques à une intrigue criminelle. Une intrigue, dont les ramifications dépassent le simple cadre d’enquête policière et se transforme, au fil de la série, en lutte contre un complot visant un coup d’état, le tout sur fond de tensions géopolitiques. Cet imbroglio politique, loin de desservir les questions profondes du récit sur la place de l’homme dans une société de plus en plus « cybernétisée », vient ajouter à ces réflexions toute la force de leurs répercussions. Les personnages s’opposent sur des enjeux aussi importants que la liberté, la justice ou des idéologies antagonistes : Gôda veut sauver ses propres intérêts au détriment de ceux des plus faibles ; Kuze veut imposer à tous, par la violence si nécessaire, la libération d’une population opprimée, mais dont la simple intégration à la société qu’il combat viendrait mettre à terre cette même société ; la Section 9, quant à elle, entend défendre la vie et les droits de chacun, libérer les réfugiés du joug de plus en plus pesant que Gôda leur inflige, tout en ménageant leur intégration à la société nippone afin de ne pas détruire celle-ci de l’intérieur. Nous nous rendons compte ici que cette seconde saison de GITS traite, dans un futur proche fictionnel, de problèmes éminemment contemporains.

La figure christique de Batô, comme sauveur d’une certaine humanité, celle qui est de toute façon perdue.

Cette question de la place de l’Autre et donc, par extension, de sa nature et de son identité est bien évidemment relayée par les réflexions métaphysiques soulevées par la série. Le Major, même si cela se fait dans une moindre mesure que dans d’autres opus de l’œuvre (plus particulièrement les films d’OSHII), est un personnage dont l’humanité est souvent questionnée (de par sa – possible – sexualité, ses sentiments évidents, etc.). Il en va de même pour Bâto et la plupart des membres de la Section 9, dont le corps a été grandement cybernétisé : au moins un épisode aborde la question pour l’un ou l’autre de ces personnages. Parmi les personnages secondaires, en particulier dans les épisodes « Dividual », beaucoup renvoient à ces mêmes questions de la définition de l’humanité ou de ce qui qualifie un être vivant (naturel ou artificiel) comme un être spirituel. C’est bien évidemment là que nous trouverons la pierre angulaire de cette réflexion, déjà très présente dans la première saison : les Tachikomas. En effet, leur sacrifice à la fin de la série, la réalisation de leur capacité à se sacrifier (une fois de plus) pour les hommes, pour et par qui ils existent, nous semblent être une preuve apportée par les créateurs de la série de la profonde humanité que ces êtres artificiels possèdent et de leur élévation au statut d’entité vivante douée de spiritualité.

Les Tachikomas fusionnent

avant leur sacrifice.

Finalement, l’avenir de cette humanité restreinte (le cadre géographique et historique défini dans cette seconde saison) est sauvée par des êtres robotisés, dont l’ambition n’est ni plus, ni moins d’accéder à l’unification totale de leur conscience. Leur « Ça » : la programmation basique artificielle les poussant à agir de telle ou telle manière ; leur « Moi » : la capacité à être conscient de leur propre existence – cogito ergo sum et leur « Surmoi » : la dimension collective de leur mémoire antérieure et de l’identité de leur ghost – doublement représenté, et avec intelligence, en la personne de leur créateur (figure tutélaire et paternelle s’il en est…), ainsi que par un satellite « veillant » sur la Terre depuis les hauteurs « divines » de l’Espace. On ne peut s’empêcher ici de penser, sans pour autant assurer qu’il y ait d’influence directe chez Bryan Singer, à cette scène de Superman Returns où le super-héros, veille sur la Terre depuis l’Espace, à l’écoute des malheurs du monde. Ainsi, cette figure d’une conscience supra-humaine (et la fusion intellectuelle, cognitive et primitive des Tachikomas n’est-elle pas cela ?) traverse le cinéma, de l’animation japonaise moderne, au grand spectacle hollywoodien, dans un même élan d’espoir pour l’humanité : la prochaine étape ne serait, selon KAMIYAMA et OSHII, que l’émancipation de nos corps pour une artificialité physique dont l’aboutissement serait un épanouissement total de notre conscience, mais seulement voilà à quel prix : le sacrifice ?

Le « Surmoi » des Tachikomas veille sur le monde.

Axel de Velp
May 2007 (publié une première fois sur le site www.nautilus-anime.com)
Remerciements à Adrien Lorenzo (Beez).
© 2003-2004 Shirow Masamune – Production I.G/KODANSHA

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IA et sentiments dans « Ghost in the Shell – Stand Alone Complex »

Posted by Axel de Velp sur 13 septembre 2011

Attention, ce texte comprend de nombreux spoilers. Il est plus que recommandé d’avoir vu les oeuvres dont il est question avant de le lire, pour ne pas gâcher votre plaisir de spectateur.

Avec la sortie du dernier DVD de Ghost in the Shell – Stand Alone Complex (ou Gits SAC), Beez nous a permis d’achever enfin ce que nous considérons comme l’une des meilleures séries d’animation japonaise de ses cinq dernières années. Adapté de l’œuvre de SHIROW Masamune qu’il n’est plus nécessaire de présenter, produit après le premier film d’OSHII Mamoru et en même temps que le second, Gits SAC s’en démarque premièrement par le choix explicite de ne jamais faire référence dans le récit aux événements des dits films. Quoi de plus normal puisque ces deux films traitent le personnage du Major de manière radicale et excluent toute possibilité de mettre en scène le personnage autrement que de la façon dont OSHII l’a fait.

KAMIYAMA, à la fois comme réalisateur et superviseur des scénarios, s’est littéralement approprié l’œuvre de SHIROW, mais a su également intégrer nombre d’éléments thématiques et stylistiques propre aux films d’OSHII (références qui s’étendent parfois à d’autres œuvres que les deux Gits), ainsi que des références à d’autres piliers de l’animation ou même parfois du cinéma mondial. Pour preuve, l’épisode 3 « Android and I », dont la référence directe à A bout de souffle et à Godard plus largement est, on ne peut plus, explicite (fig. 1).

La richesse thématique et stylistique de la série est telle que certains épisodes pourraient servir à eux seuls de bases pour la rédaction d’un article. Dans les lignes qui suivent, nous n’entendons certainement pas faire le tour de tous les thèmes abordés par Gits SAC, ni de toutes les ambitions stylistiques et/ou de discours sur le cinéma. Nous vous proposons de nous intéresser à l’un des aspects abordés par la série, parmi tant d’autres : la réflexion sur les intelligences artificielles et leur rapport (à l’) humain.

Figure 1. Clin d’œil rapide et discret au cinéaste helvète (ép. 3).

I. De la représentation de l’intelligence artificielle

Dans l’univers de Gits SAC, l’intelligence artificielle revêt 3 représentations possibles, regroupant des formes concrètes, abstraites et des manifestations hybrides de cette IA. Nous allons passer en revue chacune d’entre elles, en gardant à l’esprit que KAMIYAMA n’établit jamais de rapport hiérarchique entre ces différentes formes, à l’exception peut-être des formes concrètes qui sont considérées légèrement un cran en dessous des autres, jusqu’aux épisodes finaux de la série.

Formes concrètes

Nous entendons par formes concrètes d’intelligence artificielle une enveloppe physique, qu’elle soit biomécanique (comme les androïdes féminins de la Section 9) ou strictement mécanique (comme les différents robots mis en scène dans la série). La première manifestation évidente de ces formes concrètes d’intelligence artificielle est bien évidemment les tachikomas. Sorte d’araignées cybernétiques, affublées d’une « cabine » accrochée à leur arrière-train, les tachikomas occupent une place à part dans l’univers de Gits SAC. Dérivés des robots du manga de SHIROW, ils servent de soutien armé musclé aux interventions de la Section 9. Dotés dès le début de la série d’une intelligence artificielle poussée, les tachikomas vont n’avoir de cesse de continuer à la développer. Pour KAMIYAMA, les tachikomas sont avant tout une intelligence artificielle collective, du moins avant le fatidique épisode 15, où l’on apprend que, malgré le partage collectif d’informations dont ils bénéficient, ils ont néanmoins commencé à développer un semblant d’individualité. Non pas de capacité de réflexion (ce qu’ils possédaient déjà), mais de constitution psychique, soit de constitution d’une sorte de forme de Moi. Cette évolution leur coûtera leur place au sein de la Section 9, dès le début de l’épisode 16. La plupart seront démontés afin que leurs pièces soient réutilisées (du moins pouvons-nous le supposer) et seulement trois survivent à cette épreuve : l’un se retrouvera à s’occuper de personnes âgées dans une maison de retraite, l’autre à travailler pour une entreprise de construction de bâtiment, quant au dernier, il sert de cobaye au laboratoire où ils ont été envoyés (fig. 2 et 3).

Figures 2 et 3. Un tachikoma « reconverti » dans un hospice pour vieux

et les 3 derniers survivants tachikomas de la Section 9 (ép. 24 et 25).

KAMIYAMA traite ces personnages d’acier et de boulons comme des sortes d’enfants, à la fois émerveillés par le monde qui les entoure, mais aussi terriblement naïf face aux enjeux philosophiques que l’univers des hommes les force parfois à côtoyer. Conscient de ce que la violence peut engendrer (blessures, mort, etc.), leur vision de ces conséquences diffère considérablement de celle d’un être humain, même cybernétisé (comme il en existe tant dans l’univers de Gits SAC). Pour eux, au départ, la mort (ou plus exactement dans leur cas, la destruction de l’enveloppe mécanique protégeant leur puce d’IA) est l’occasion de retourner au labo se faire « bichonner / réparer / remis à neuf » : une sorte de cure de jouvence. Nous sommes bien loin de l’idée d’anéantissement d’une individualité quelconque (physique ou psychique). De par leur artificialité, ces intelligences non humaines ne peuvent appréhender l’ensemble des émotions du champ émotif humain, du moins au préalable. Si ce traitement se démarque d’un certain nombre habituel de caractérisation des intelligences cybernétiques que l’on voit habituellement dans les films ou les romans (cf. Isaac Asimov, pour ne citer que lui), il s’en rapproche quelques fois : la scène dans l’épisode 15, où les tachikomas posent une question de logique à l’une des « assistantes » cybernétiques de la Section 9 afin de mettre son cerveau artificiel en boucle et se débarrasser ainsi d’elle, se rapproche pour le coup des habituels modes de représentation des IA. L’angle particulier que KAMIYAMA apporte à cette situation provient de son choix de faire piéger un androïde par une autre intelligence artificielle, qu’il pose donc d’emblée comme supérieure dans son développement : constat déclaré ouvertement dans les dialogues par les tachikomas eux-mêmes (fig. 4)

Figure 4. Les tachikomas et l’androïde en pleine discussion : différents niveaux d’IA à l’épreuve (ép. 15).

Ainsi donc, il y aurait des structures hiérarchiques des degrés d’évolution d’intelligence artificielle dans l’univers de Gits SAC. Si les androïdes de la Section 9 semblent être plutôt bas sur l’échelle de cette hiérarchie, il ne faut pas y voir une quelconque forme de discrimination. En effet, parfois dans la série, des personnages humains cybernétisés, que nous pourrions penser au préalable comme se situant au-dessus hiérarchiquement des androïdes, voient leurs cerveaux cybernétisés utilisés par les enquêteurs de la Section 9, comme source de puissance de calcul informatique : la séquence où Ishikawa se connecte aux cerveaux des personnages âgés en train de jouer au Pachinko virtuel afin de pouvoir mener au mieux ses recherches sur le réseau est à ce propos flagrante. Ces structures hiérarchiques ne sont donc pas inscrites dans le marbre et la fin de la série et les exploits des tachikomas (sur lesquels nous reviendrons plus bas) sont également pour le prouver. KAMIYAMA semble ainsi vouloir nous faire comprendre que quelle que soit l’origine d’une intelligence donnée (artificielle, naturelle, naturelle cybernétisée), chacune peut-être le jouet d’une autre et vice et versa sans véritable rôle de prédominance de l’une d’entre elles sur l’ensemble des autres (bien que l’intelligence humaine semble quand même l’emporter la plupart du temps). Mais ce qui nous intéressera plus bas, c’est le parallèle évident entre la particularité qui fait l’intelligence naturelle humaine (l’individualisme) et celle qui, pour Motoko à la fin de la série, fait l’intelligence artificielle des tachikomas : la curiosité (fig. 5).

Figure 5. Un tachikoma particulièrement curieux (ép. 15).

Formes abstraites

Gits SAC met aussi en scène d’autres formes d’intelligence artificielle, essentiellement des formes abstraites ou plutôt éthérées, à la manière du Puppet Master dans le film d’OSHII. Il est possible d’envisager le Rieur comme une forme d’intelligence qui soit progressivement devenue artificielle dans la mesure où elle prend possession du réseau d’informations afin de se protéger et de survivre. Que le rieur soit capable de paraître invisible aux yeux de ceux qui l’entourent alors qu’il est bien filmé par des caméras de surveillance, ou bien que son visage soit constamment caché par son logo, à la fois à la télévision et dans les yeux des gens qui le côtoient dans la rue (fig. 6), le Rieur dévoile ici bien sûr sa capacité de pirate informatique. Mais au-delà de cette lecture première des enjeux de la narration et du récit, KAMIYAMA veut nous faire comprendre que l’IA projeté par ce personnage dans le Net est potentiellement capable d’accomplir sa propre conscience. Il ébauche les idées qui mèneront au Puppet Master.

Figure 6. Le Rieur en pleine action terroriste (ép. 5).

Le tank possédé par l’esprit de son créateur dans l’épisode 2 relève là aussi d’une variante d’une intelligence devenue artificielle et proche d’une forme abstraite. Car même si cet IA est enfermée dans un tank et dépendante de lui pour survivre, il est tout à fait possible d’envisager ce « ghost » devenu IA (de par l’artificialité de sa survie), évoluer dans le Net.

Manifestations hybrides

Sous cette appellation, nous pouvons regrouper tous ceux qui sont humains mais dont le cerveau a été cybernétisé, soit la très grande majorité des êtres humains dans l’univers de Gits SAC. Qu’il s’agisse de Batô, d’Ishikawa, du Major bien évidemment, ou encore des policiers « équipés » d’intercepteurs, la notion d’être humain modifié par l’ajout d’une intelligence artificielle quelconque (qu’elle soit limitée ou importante dans ses capacités) parcourt toute la série. KAMIYAMA nous donne à voir un monde futuriste où l’homme ne se définit plus de par son appartenance au monde du naturel (en opposition aux machines, intelligentes ou pas), mais un monde où l’homme se définit par le fait que l’intelligence qu’il incarne soit associée à une âme, ou « ghost » dans la série. Tout l’enjeu dans la redéfinition d’une IA repose dans sa capacité à développer un « ghost » ou du moins à élaborer une construction psychique qui s’en rapproche. L’hybridation machiniste des êtres humains dans Gits SAC est le pendant logique à une humanisation des machines et la tendance à une uniformisation, non pas au sens péjoratif du terme, des aspirations de chacun : humains et machines intelligentes en contact (ou communication) permanent tendu vers des désirs similaires. La fin de l’épisode 3 est à ce propos éloquente puisque l’androïde de Marshall McLachlan est « programmée » pour répondre par certaines répliques tirées d’A bout de souffle, jusqu’au dernier instant de vie de son « possesseur », moment où elle « saura » rajouter d’elle-même un texte singulièrement original (fig. 7).

Figure 7. L’androïde « Jeri » au moment d’ajouter son texte personnel aux répliques d’A bout de souffle (ép. 3).

II. Réseaux et IA : quel devenir ?

Réseaux ou refuges

Dès lors que les humains et les IA sont en communication incessantes les uns avec les autres et sans véritable discrimination, quels que soient les niveaux hiérarchiques d’intelligence auxquels les uns et les autres appartiennent, les réseaux deviennent des lieux incontournables de l’évolution de ces mêmes rapports et de ces intelligences toutes différentes les unes, les autres. Il est amusant de noter que dans l’univers de Gits SAC, un pirate informatique doué peut, par le biais du même Réseau, se connecter à un ordinateur distant, à un autre cerveau humain cybernétisé ou bien à une intelligence tierce complètement artificielle. Le Réseau est donc perçu comme un second monde, en partie en duplication du premier, mais aussi qui vient se superposer à lui possédant ses propres règles et systèmes de perception (nous pensons ici à la capacité du Rieur à projeter son logo exactement où bon lui semble mais uniquement dans une capacité virtuelle, dans le cas bien évidemment d’une action de type réseau). Mais ce Réseau peut aussi parfois servir de refuge, ou de vitrine transparente. Il est évident que la personnalité du Rieur se cache via le Réseau, alors que par exemple dans l’épisode 22 lorsque Aramaki se rend dans les ruines à la recherche d’informations sur son « frère », il décide de passer en mode « autistique », soit se déconnecter complètement du Réseau (devenir offline en langage informatique) afin de ne pouvoir être surveillé, à l’exception de modes de surveillance traditionnels, comme des caméras de sécurité (fig. 8).

Figure 8. Quand le réseau ne permet plus de surveiller les gens, ils restent les méthodes traditionnelles (ép. 22).

Potentiel de la virtualité

Cette virtualité qui fonde le monde même du Réseau est ce qui rend possible beaucoup de crimes et de forfaits dans l’univers de la série. Bien que souvent face à des questions criminelles dont les fondements se retrouvent dans toute société humaine depuis l’aube des temps (avarice, abus de pouvoir, folie meurtrière, extorsion de fonds, etc.), la Section 9 traite le plus souvent des moyens qui relèvent du virtuel pour des fins somme toutes très banales et de l’ordre du matériel. Il existe cependant des exceptions à cet état de fait et l’affaire du Rieur en est, non pas l’illustration parfaite (celle-ci n’est certainement que l’affaire du Puppet Master dans le film d’OSHII), mais une illustration enrichissante à bien des égards. D’abord parce que le caractère virtuel du Rieur, comme nous l’avons expliqué précédemment, est évident. Ensuite parce que les agissements de celui-ci relèvent eux-aussi du virtuel au sens où finalement son absence d’agir par accès direct aux autres (à l’exception de l’enlèvement au tout début de l’affaire) passe des potentialités du virtuel qu’il exploite à son avantage pour faire prendre forme dans le réel à ses buts véritables. KAMIYAMA défend ici le principe que la virtualité est pleine de potentiel à commencer par celui de n’être précisément parfois qu’un jeu de dupes, comme à la fin de l’épisode 23 où l’on découvre que le Rieur qui discute avec le PDG de Serano n’est qu’un Rieur virtuel, il s’agit en fait du Major « déguisé » (fig. 9).

Figure 9. Rieur virtuel et Major réel : potentialité, vérité et duperie (ép. 23).

III. Humain et IA : un même idéal

Pour conclure, nous pouvons dire que dans Gits SAC, les humains et les IA tendent vers de mêmes idéaux. La série s’évertue tout au long à nous le faire comprendre ou nous le faire accepter, selon comment nous nous plaçons par rapport à ce discours. Les petits épisodes de « la vie des tachikomas » (bonus ayant été conçu pour la vidéo exclusivement) sont là pour illustrer ce propos de manière amusante et didactique. Il est certain que KAMIYAMA, malgré une ambition sérieuse quant à son discours sur l’intelligence artificielle, se démarque d’OSHII dans sa capacité à introduire de l’humour et une certaine forme de légèreté dans son traitement de la question, comme il nous le prouve tout au long de la série avec les tachikomas. La fin de la série permet au réalisateur de déployer avec force conviction sa vision d’une intelligence artificielle parvenue à maturation, capable de sentiments et de réflexion individuelle, d’initiative de sacrifice (fig. 10), mais aussi et surtout d’humour et de naïveté sincère : après tout n’est-ce pas là des traits essentiels de l’humanité telle que nous la chérissons ?

Figure 10. Une larme (d’huile) de tachikoma avant le sacrifice final pour sauver Batô (ép. 25).

Axel de Velp
December 2005 (publié une première fois sur le site www.nautilus-anime.com)
Remerciements à Philippe Christin (Beez).
© 2003-2004 Shirow Masamune – Production I.G/KODANSHA

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