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« Manie Manie » : de la folie des hommes et de leurs sociétés

Posted by Axel de Velp sur 28 novembre 2012

Produit par MARUYAMA Masao (fondateur du studio Madhouse), Manie Manie Meikyu Monogatari est un film à sketch en 3 segments, réalisés par trois grands cinéastes d’animation japonaise : OTOMO (Akira, Steamboy), KAWAJIRI (Ninja Scroll, Wicked City) et Rintarô (Metropolis, Albator).

Manie Manie (collectif, 1986)

1. Labyrinth Labyrinthos – réal. Rintarô
2. Hashiru Otoko (Le Coureur) – réal. KAWAJIRI Yoshiaki
3. Construction Cancellation Order – réal. OTOMO Katsuhiro

Le film commence, dans « Labyrinth Labyrinthos », par raconter l’histoire d’une fillette qui joue à cache-cache avec son chat et qui va pénétrer un univers fantastique, inspiré de la fête foraine et du cirque, lieu où elle finira par assister à un spectacle, composé des deux autres segments du film. A la fin du troisième segment, le spectateur retrouve la fillette dans l’enceinte du cirque et se lance dans une farandole folle, avec le mime qui l’avait guidé jusque là et une foule de monstres gluants et tentaculaires qui les suivent. Le dernier plan montre la fillette et son chat assis devant une télévision en train de se regarder paradant.

L’obsession et le dépassement

Le film nous parle d’obsession, de rêveries infinies et de buts jamais atteints ou alors à un prix incommensurable. Dans le premier segment, la fillette et son chat veulent jouer inlassablement (à cache-cache ou à autre chose), mais comme le suggère l’espace curieux de la maison où ils habitent, le jeu est un univers sans fin qui n’a de cesse de s’étendre. Aucun recoin de la maison ne lui échappe, ni l’intérieur d’une horloge, ni le dessous de table d’une cuisine, encore moins un bureau peuplé de jouets automates. Au final, la maison n’est pas assez grande pour le jeu, et la fillette et son chat vont alors entrer dans un univers fantasmatique, inspiré des fêtes foraines, des attractions comme la maison hantée ou le train fantôme et jusqu’au chapiteau d’un cirque. Obsédés par le jeu et suivant ainsi de manière inconsidérée un mime, la fillette et son chat vont croiser moult figures circassiennes toutes aussi délurées les unes que les autres.

Dans « Le Coureur », le personnage principal est obsédé par la victoire et se pousse au suicide, en dépassant les limites psychiques et physiques que le contrôle sur son bolide lui impose. Dans son désir de se dépasser lui-même et de tenir son rang face à ses adversaires, il est contraint à aller trop loin : à faire de son obsession sa raison de vivre et au final sa « raison de mourir ». Cette quête du dépassement de soi et de ce à quoi l’on se destine (ou l’on s’obsède, c’est au choix…), est au cœur de la motivation implacable qui guide les robots du troisième segment. Le projet 444 doit être terminé « à temps », même s’il faut pour cela sacrifier quelques robots. Pour le superviseur humain, venu remplacer son prédécesseur mystérieusement disparu, son but sera d’abord de faire fermer le projet, puis ensuite de simplement survivre face à la folie obsessionnelle de la machine centrale qui guide la construction du projet 444.

Traces de la folie

Qui dit obsession, dit folie. La folie ou plus exactement, des signes, des traces, des symptômes d’un état de folie parcourent tout le film et ses différents segments. La plus dangereuse est bien entendu celle du « Coureur » qui la laisse complètement l’envahir, à tel point que son objectif de victoire totale est intimement lié au mécanisme logique de justification de son état de folie avancée. Au moment de sa mort, il aperçoit les fantômes de ses anciens adversaires morts sur la piste. Dans une dernière tentative de les rejoindre, de les dépasser, son acte ultime sera de pousser son corps, sa machine et surtout son esprit au-delà des frontières possibles : il finira par y trouver la mort.

Sur le projet 444, c’est toute l’organisation robotique qui donne des signes de folie caractérisée : le travail jusqu’à la destruction, l’emprisonnement du responsable humain venu les superviser, la négligence de l’entretien du projet accolée à la détermination sans faille de le mener à son terme ; enfin, l’aveuglement face à l’impossibilité de lutter contre les éléments qui empêchent toute menée à bien du projet en lui-même. Cet état de folie est signifié à l’écran par le délabrement des installations, les ratés mécaniques du robot de gestion de la machine centrale, la détérioration progressive des repas servis au superviseur, l’emballement des machines à effectuer leur travail dans des conditions impossibles. Mais cette folie, non seulement semble fatale au système qui la subit, mais en plus elle est « contagieuse ». Le superviseur humain dans son souci de survie et de préservation, mais aussi certainement par esprit de vengeance, va s’attaquer au cerveau central de la machine, après avoir sauvagement détruit son robot de gestion. Alors même que le projet 444 ne doit plus être arrêté mais sauvegardé, il va quand même se lancer à l’assaut, muni uniquement d’un tuyau en fer…

Finalement, le segment où les traces de la folie sont le moins évidentes semble être le premier. Mais ce serait négliger toute part de désordre mental « contrôlé » que l’univers du cirque et des forains suggère naturellement. La succession des différentes figures circassiennes qui peuplent le segment sont autant de manifestations « autorisées » d’un état de folie que la société « spectatrice » accepte et reconnaît. La douce folie qui habite le monde forain est un prélude à celle plus crue et radicale que les segments suivants vont présenter. Cette entrée en matière progressive et la boucle narrative qui conclut le film permet de donner une unité à l’ensemble, alors même que la disparité est flagrante tout au long du film.

L’unité dans le désordre

Disparité de design, d’animation, de sujet de premier plan, le film ne présente pas une unité évidente de prime abord. Seuls les enjeux intellectuels et les questionnements « philosophiques » lui permettent de présenter un ensemble cohérent. Cependant, il ne faut pas croire pour autant que cette diversité soit celle d’un manque de coordination dans les choix des trois réalisateurs. Le premier segment, décisif dans son esthétique protéiforme et « irrationnelle » par moments, donne le ton de la diversité et du fouillis visuel, mais sert aussi d’étalon tout au long du reste du film.

D’autant plus que les deux segments suivants sont des « spectacles » auxquels assistent la fillette et son chat. Dès lors, la linéarité du second segment, son horizontalité même tranche avec la verticalité du troisième. Les lignes, pas forcément droites mais cassantes et abruptes du style de KAWAJIRI, mêlées à ses jeux d’ombre et de lumière très marqués sont autant d’ échos inversés qui annoncent l’esthétique plus courbe, plus fouillée et plus « à plat » de OTOMO.

Il y a là une logique de la thèse/antithèse qui est à l’œuvre, comme si la folie de l’homme individuel, comme manifestation d’une pensée unique, ne pouvait être que le pendant à venir d’une folie démultipliée des machines, manifestation programmatique de la pensée conformiste et collective. Rintarô offre ainsi à ses deux comparses la possibilité d’exprimer leur vision du sujet qui est la force narrative du sien : la folie encadrée et acceptée de la société n’est finalement que le reflet dans le monde du spectacle d’une folie rampante, plus dangereuse et qui guette autant les hommes que les sociétés qu’ils élaborent…

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