"Not a Pax Americana" – réflexions cinéphiles…

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Posts Tagged ‘Tom Hardy’

Deux semaines de films – du 1er au 14 octobre 2012

Posted by Axel de Velp sur 2 novembre 2012

Je continue de « rattraper » mon retard. Cette fois-ci, c’est presque une dizaine de films que je vous propose. Quelques nouveautés en salles de ces derniers jours, mais aussi du plus ancien. Du film de genre, de l’humour, du drame, mais avant tout des films que je vous recommande chaudement, chacun pour ses propres raisons…

Lundi 1er octobre

Des hommes sans loi (réal. John Hillcoat, 2012)

Repéré pour son western à la très bonne réputation, The Proposition (2005), et remarqué à nouveau pour son excellente adaptation du roman de Cormac McCarthy, La Route (2009), John Hillcoat continue de s’intéresser à la part d’ombre du mythe américain avec Lawless. Il se penche cette fois-ci sur une histoire vraie de bootleggers de la Virginie dans les années de la Prohibition. Violent, rythmé, intelligent dans sa mise en scène, avec une photographie très crépusculaire, le film retranscrit à merveille ce qu’à pu être l’ambiance de cette période là. Même s’il a tendance à faire l’apologie d’une certaine forme de crime, il n’en reste pas moins critique sur les dérives de telles pratiques, mais surtout sur les dérives de ceux qui sont censés faire régner la loi. Tout l’enjeu du film se situe dans cet affrontement entre deux conceptions de la loi et de la liberté, et dans l’affrontement extrême qui en résulte. Les hommes sans loi évoqués par le titre ne sont pas cantonnés à ceux qui l’enfreignent, bien au contraire. La déchéance d’une Amérique qui ne sait plus comment traiter son mal-être et en vient à recourir à la Prohibition, est le lieu idéal pour concrétiser le désir de violence et de mort de ceux qui possèdent un semblant de pouvoir, qu’ils soient flics ou voyous. La force de la véracité de l’histoire tient dans son dénouement. La scène quasi-finale de règlement de comptes entre flics et voyous sert de catharsis à l’expression d’une violence plus ou moins sourde et permet à l’histoire de reprendre son cours normal, d’autant que la Prohibition sera abolie très peu de temps après. Pour le casting, on notera avant tout les excellentes prestations de Tom Hardy et Guy Pearce, ou celle plus discrète de Gary Oldman, qui toutes trois occultent largement celle de Shia Labeouf, assez fade et peu convaincante.

Mercredi 3 octobre

Un plan simple (réal. Sam Raimi, 1998)

Revoir ce film après tant d’années est toujours un réel plaisir. La qualité de l’écriture, l’engrenage diabolique de l’appât du gain sur la psychologie et les motivations des personnages est toujours d’une efficacité redoutable. Si Raimi dénonce ici les travers d’une Amérique cupide, il le fait avant tout par le prisme d’une Amérique abrutie par le délaissement de ses campagnes profondes et de la fin annoncée du rêve américain, qui pousse les protagonistes de ce drame à agir comme ils le font. Le casting est convaincant (remarquable Billy Bob Thornton), et si l’on peut reprocher au cinéaste une certaine forme de misogynie dans cette histoire de « mecs », les actrices accomplissent néanmoins à merveille les rôles qui leur ont été confiés. La mise en scène comme à son habitude chez Raimi est très inspirée, la photographie est splendide, en particulier dès qu’il y a un peu de soleil sur la neige et le film se moule parfaitement dans cette imagerie américaine de petit coin de (faux) paradis perdu, hors du temps et de la réalité. Mais l’argent, la violence qui l’accompagne (et pas seulement celle qui va exploser parmi les protagonistes mais aussi celle figurée par l’argent lui-même – enlèvement, mafia ?), le chômage, la perte des idéaux et des espoirs de jeunesse, sont autant de révélateurs que ces « paradis perdus » le sont vraiment et pour toujours et qu’ils doivent maintenant réintégrer la réalité d’une Amérique en crise sur ses valeurs, au crépuscule du XXème siècle…

Jeudi 4 octobre

Les Enfants loups, Ame & Yuki (réal. HOSODA Mamoru, 2012)

HOSODA a déjà une carrière bien remplie : animateur ou animateur-clé sur de nombreuses séries à succès et parfois réalisateur de nombreux films à licence (One Piece, Digimon, Samurai Champloo), il est connu depuis quelques années en Occident pour ses deux précédents films, La Traversée du temps et Summer Wars. Avec ce dernier film, le cinéaste explore encore le fantastique : des enfants-loups nés d’un père lycanthrope, mort peu de temps après leur naissance, sont élevés par leur mère seule. Son humanité « simple » à elle la désarçonne quant à la marche à suivre pour s’occuper de sa progéniture. Après avoir tenté de survivre en milieu urbain, elle comprendra que la seule solution réside dans l’ostracisme relatif en partant s’exiler à la campagne. Là-bas, les enfants découvriront en même temps que la nature, la véritable dimension de leur capacité de métamorphose. Viendra alors le temps de faire des choix. Devenir pleinement humain, en reléguant sa nature de loup au second plan, ou bien faire le choix inverse… Outre une animation toujours aussi fluide et une mise en scène rythmée, le chara design est toujours dans la même ligne esthétique que celle des films précédents du réalisateur. Personnages longilignes, traits fins et subtils, la délicatesse du dessin et du design en général se retrouve également dans l’écriture. Souvent en non-dit et en silence, la psychologie des personnages évolue au fil du temps qui passe. HOSODA le dépeint d’ailleurs avec merveille en peignant la vie à la campagne, avec ses langueurs, sa dévotion à la terre et à ses occupations. Sans perte de rythme, le film nous emmène sur une allégorie de l’adolescence et de ses questionnements, ainsi que de la place de chacun dans la société des hommes (ou pas) !

Después de Lucia (réal. Michel Franco, 2012)

Film mexicain, dont l’intrigue se passe dans la bourgeoisie aisée, Después de Lucia raconte la lente descente aux enfers d’une jeune fille qui a perdu sa mère et va vivre avec son père à Mexico. Elle se retrouve victime d’abus et harcèlement de la part des autres élèves du lycée qu’elle fréquente, à tel point que cette situation entraînera plus d’un drame. La violence des situations et leur naturalisme donnent au film une force quasi hypnotique et en même temps très dérangeante. Tous les personnages font sens, y compris dans la circulation de leur motivation : le jeune garçon, qui avant l’arrivée de l’héroïne était le souffre-douleur, participera allègrement à son « bizutage » extrême, avant d’être le premier à se dénoncer lorsque les autorités parentales interviennent. Par ailleurs, l’intrigue ne fonctionne pas vraiment sur un principe de suspense, mais le spectateur est néanmoins fasciné par ce qu’il advient sous ses yeux. Cette captation est en grande partie due à la mise en scène. Franco privilégie les plans longs, enfermés, la caméra posée et très peu mobile. Il laisse le temps aux comédiens d’installer leurs personnages à l’écran, de leur donner corps (la manière de les filmer est ici importante). Le jeu d’acteur et la caméra ne cesse de montrer les corps comme des extensions des problèmes psychologiques que les personnages rencontrent : impossibilité de rester en place, tics, procrastination, souffle lourd d’une respiration haletante… Le titre renvoie à l’absence de la mère, qui est la seule personne omniprésente du film. Dans le long plan de début du film où le père et la fille font le trajet en voiture, son absence/présence est immanquable, comme le sera celle de la fille dans le long plan final sur la barque. La mort de l’être cher, qu’elle soit réelle, supposée ou à venir, occupe la place centrale de la construction scénaristique et de composition du cadre et des mouvements de caméra. Par ailleurs, cette focalisation sur un événement particulier à filmer, quitte à l’étirer au maximum (comme la scène de la barque ou celle du viol dans la salle de bains), montre toute la résolution des personnages à aller jusqu’au bout de leur logique personnelle. Les comédiens ne font jamais défaut aux ambitions du film, les deux rôles principaux en tête, mais aussi le casting des jeunes lycéens qui est à particulièrement réussi.

Samedi 6 octobre

Savages (réal. Oliver Stones, 2012)

Lorsque l’on regarde Savages, on ne peut s’empêcher de se dire que Oliver Stone est un cinéaste constant et dont l’âge et la durée de sa carrière n’ont finalement que peu d’effets sur la force et l’intelligence de son cinéma. Même si Savages n’est pas un film inoubliable, il n’en reste pas moins très plaisant. Qualité de la mise en scène, du rythme de l’écriture, photographie travaillée (voire maniérée mais tellement réussie), le film accumule les « bons points ». Stone n’a pas perdu de sa nervosité et de sa violence visuelle et l’on sent poindre les héritages évidents de U-Turn ou Natural Born Killers, en moins réussi cela dit. Les comédiens sont efficaces, en particulier les seconds rôles (Benicio del Toro, Salma Hayek, John Travolta) qui réussissent, l’espace de scènes qui leur sont consacrées, à voler la vedette au trio plus fade, qui compose les trois personnages principaux. Si l’intrigue n’est pas particulièrement originale et l’usage d’un vrai-faux twist de fin un peu attendu et éculé, on appréciera en revanche les nombreuses références cinématographiques qui peuplent le film, tant sur le plan visuel que sur celui du récit.

Dimanche 7 octobre

J’irai dormir à Hollywood (réal. Antoine de Maximy, 2008)

Version « grand format » de l’émission télévisée « J’irai dormir chez vous », le film d’Antoine de Maximy propose dans un étirement constant son principe de découverte d’un pays et d’une culture en allant à la rencontre des autres et en s’imposant chez eux (quitte à se casser le nez à l’occasion), pour mieux les connaître et les découvrir. Si le principe fonctionne assez bien sur une émission à la temporalité réduite et pensée donc pour, il n’en va pas exactement de même dans le cas présent. Le choix de l’Amérique eut pu semblé un choix intelligent, étant donné la grandeur du pays et la diversité des personnes et des parcours que l’on peut y croiser, mais de Maximy semble néanmoins quand même sauter de saynètes en saynètes, sans jamais trouver d’autre liant que sa propre personne. Travaillant parfois sur et parfois à l’encontre de certains clichés, il n’enfonce finalement que des portes ouvertes (c’est le cas de le dire) et à l’exception de celle de George Clooney, toutes semblent bien vouloir s’ouvrir à lui. Il est intéressant de noter que le seul échec de demande d’hospitalité présenté dans le film soit celui-là. Il y a des choses que l’Amérique ne partage pas et celle de l’opulence et de la désinvolture de ses stars en est certainement une. Finalement sans s’en rendre compte peut-être vraiment, de Maximy termine son film sur une posture bien plus politique que d’autres plus évidentes tout au long du film. La rencontre finale avec le SDF de la plage de Los Angeles résume assez bien l’Amérique d’aujourd’hui et les fossés qui existent en son sein, mais elle ne permet pas de mettre en perspective toute l’étendue des différences qui peuplent ce pays.

Mercredi 10 octobre

Resident Evil Retribution 3D (réal. Paul W. S. Anderson, 2012)

Un peu idiotement, je suis allé voir ce dernier opus de la saga cinématographique Resident Evil, sans avoir visionné le précédent. Étant donné que le film se permet de reprendre l’action exactement là ou celui d’avant s’était arrêté, j’avoue avoir été un peu décontenancé. Cependant, très vite le film met en place un résumé et le spectateur distrait comme moi retrouve très vite ses marques. C’est une caractéristique habituelle finalement de ces films de franchise que de tous se ressembler alors même qu’ils se suivent ou se précèdent (selon les choix des scénaristes). Les situations et les enjeux scénaristiques sont relativement interchangeables. Le plaisir à prendre devant eux relève alors de deux points particuliers. Premièrement, leur capacité à satisfaire les fans de la franchise dans l’exploitation de situations attendues (c’est le cas dans ce film là). Deuxièmement, une mise en scène de qualité dans le genre précis du film. Avec Anderson aux commandes, je dois avouer que j’étais assez rassuré avant même de voir le film. J’ai déjà évoqué dans mes chroniques tout le bien que je pensais de ce talentueux faiseur de films de genre. Retribution ne m’a pas déçu sur ce point précis. Quelques scènes m’ont particulièrement séduites : la bataille à mains nues dans le couloir futuriste, à la sortie de la zone de Tokyo, la course poursuite dans Moscou, la scène finale sur le lac glacé, en particulier le plan magnifique de la pyramide de zombies amphibies venant des profondeurs glacés…

Soul Kitchen (réal. Fatih Akin, 2009)

Comédie dramatique assez réussie, Soul Kitchen s’éloigne néanmoins des préoccupations habituelles de Fatih Akin. Si le film prête plus à sourire qu’à franchement rigoler, c’est peut-être parce qu’il hésite constamment à se placer dans sa double appartenance de genre. Pas assez drôle par moments, le film n’arrive pas non plus à nous faire croire suffisamment au sérieux de certaines situations, car leur résolution est bien trop peu « réaliste ». Le casting est cependant de grande qualité et l’on s’étonne toujours devant ces films allemands où les comédiens sont irréprochables, de ne pas profiter d’eux plus souvent. La photographie de Hambourg magnifie la ville et la réalisation est elle toujours aussi inventive, malgré un léger essoufflement sur quelques gimmicks de caméra un peu trop utilisés par le cinéaste. En revanche le travail sonore du film est exemplaire et la bande originale, un réel plaisir pour les oreilles (et la bonne humeur) !

Dimanche 14 octobre

Zazie dans le métro (réal. Louis Malle, 1960)

Revu pour la première fois depuis plus de vingt ans, je dois reconnaître que mes souvenirs du film n’étaient pas très nombreux et précis. Néanmoins, j’ai tout de suite retrouvé la magie, l’humour si particulier et le caractère « foldingue » de ce film hors du commun. Troisième film de fiction du cinéaste, adapté du roman de Queneau, Zazie dans le métro reste encore aujourd’hui un film d’une rare intelligence et d’une grande force comique (autant avec les petits que les grands). Il nous propose un voyage dans l’imaginaire enfantin confronté au monde incongru et pittoresque des adultes. Mais il est aussi une critique satirique de la vie parisienne à la fin des années 50, et il n’hésite pas à dépeindre une insouciance mêlée à des restes de nostalgie de la Seconde Guerre Mondiale, qui ne signifient rien pour une enfant de 12 ans. Ce qui intéresse Zazie, c’est le métro : symbole d’une fausse modernité, qu’elle voudrait prendre en marche, mais qu’une grève est venu immobiliser. Elle finira par apprendre la douce folie du monde adulte, au travers des errements amoureux de son oncle et de plein d’autres personnages alentours. Par une mise en scène très rythmée, un montage assez nerveux pour l’époque, une direction d’acteurs exemplaire, avec un jeu plutôt loufoque, Malle donne naissance aux personnages de Queneau. Il est aidé en cela par une distribution de qualité, comme la France pouvait en fournir dans ces années-là : Philippe Noiret y apparaît dans l’un de ses premiers rôles au cinéma et déjà l’on peut sentir chez lui une présence à l’écran remarquable et la grande diversité de son jeu.

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Une semaine de films – du 5 au 11 mars 2012

Posted by Axel de Velp sur 12 mars 2012

Je vous propose, à l’occasion, un récapitulatif des films que j’ai visionnés sur une semaine et de vous en donner une lecture, à la fois critique, partiale et plus ou moins succincte, selon ce que les films m’inspireront au fil de l’écriture de ces billets, que je souhaite les plus spontanés possible. J’espère parfois vous donner envie ou vous dégoûter, selon chacun, chacune et chaque film…
Dans la mesure du possible, je m’abstiendrais de dévoiler trop des films, sauf quand j’estimerai qu’ils font partie du patrimoine cinéphilique obligatoire (j’exagère bien entendu), ou bien lorsque mon propos ne pourrait se passer, pour être limpide, d’explications précises, ou bien aussi lorsque je n’aurai que trop peu d’estime pour le film en question.

Lundi 5 mars

Sweeney Todd (réal. Tim Burton, 2007)

Disons le franchement depuis Mars Attacks et Sleepy Hollow, Burton n’avait pas cessé de me décevoir. Son dernier film, Alice, confirmait avec fracas cette perte de vitesse d’un cinéaste qui ne fait que ressasser ses thématiques habituelles sans leur donner un nouveau souffle ou une nouvelle envergure. On est loin du renouvellement stupéfiant d’un Cronenberg, ou même la recherche active d’un Eastwood ou d’un Scorsese (au risque de quelques écueils). Burton fait du Burton, ne se renouvelle pas et arrive, en plus, à faire moins bien qu’avant, en gros à se parodier lui-même. C’est dans cet état d’esprit que j’avais accueilli la sortie de Sweeney Todd et j’avais donc écarté le film, à la fois par fainéantise de devoir remettre sur le couvert une recette que j’imaginais connaître d’avance, mais aussi par tristesse de constater une fois de plus le déclin de ce cinéaste dont les premiers films restent encore très chers à mon cœur. Soyons franc, je me suis trompé pour ce film. L’adaptation de l’œuvre de Stephen Sondheim et Hugh Wheeler est un film particulièrement riche, prenant et réussi. Alors comment se fait-il que Burton arrive à nous donner un film aussi abouti alors que ceux qui l’entourent ne sont qu’une pâle imitation de ses précédents succès ? La réponse est dans la question. Sweeney Todd n’est pas une imitation d’un motif précédent. Bien sûr, le film travaille des figures esthétiques et narratives proches du cinéaste, mais l’enrobage de tout cela, le sujet, le traitement (un musical), viennent d’ailleurs. Sondheim est un des auteurs de musical les plus réputés aux Etats-Unis et la pièce éponyme du film, l’une de ses œuvres les plus célèbres. Burton a su choisir un sujet qui lui correspondait, une adaptation à sa mesure et ce choix de Sweeney Todd, il l’avait déjà fait depuis la fin des années 80, mais il n’avait jamais pu le concrétiser jusqu’alors. Alors la richesse du scénario, la profondeur des personnages, la beauté des dialogues, le potentiel du background, tout cela vient du musical, pas de Burton. Mais il est indéniable qu’en se laissant structurer et guider par une source extérieure à son imaginaire propre (mais en relation étroite avec lui), le cinéaste a su retrouver sa force et sa verve d’antan. Le travail sur les costumes, les décors, la photo, montre une réelle implication de la part du réalisateur de s’emparer de son sujet, de le faire sien. Son choix d’accentuer le côté gore de la pièce prouve également qu’il a su se poser les bonnes questions liées à l’adaptation et des forces respectives de la scène et de l’écran. Le choix de Burton de se concentrer sur le duo Depp-Carter (et de reléguer au second plan la romance entre la fille de Todd et le jeune homme) est payant car il concentre ainsi les enjeux dramatiques de la pièce et lui donne l’occasion de travailler plus en profondeur les espaces et les thèmes abordés par ce duo. La mise en scène n’est pas oubliée : elle est inspirée et le dynamisme des mouvements de caméra, en particulier dans l’atelier de Sweeney, épouse avec force et douceur (selon les situations) l’esprit de revanche ou de mélancolie, qui baignent les chansons et le jeu des comédiens. Là aussi, Johnny Depp et Helena Bonham Carter trouve un registre familier mais néanmoins suffisamment différent pour y renouveler leur art. Depp est à cent lieux de l’interprétation excessivement bouffonne et outrancière du Chapelier Fou dans Alice, nous rappelant qu’il est certainement l’un des plus grands acteur américains en exercice actuellement, tant il est capable de transformations et de prouesses diverses et variées.

Mardi 6 mars

Jeu d’espion (réal. David WU Dai-Wai, 1990)

Comédie déjantée de Hong Kong, produite par Tsui Hark, Jeu d’espion est une vraie partie de plaisir, du moment qu’on ne pense pas un instant à prendre le film au sérieux. Mélangeant comédie romantique et film d’espionnage, avec une pincée d’exotisme (une japonaise perdue dans Hong Kong), le film multiplie les scènes comiques avec un rythme effréné, sans pour autant négliger la mièvrerie si caractéristique des comédies HK de cette époque-là. Alors, à condition de prendre le recul nécessaire, on s’amuse vraiment devant ce film : la scène de la chanson « Happy Birthday Sweet Sixteen » est certainement l’une des plus réussies. La réalisation fait l’affaire, sans plus malheureusement, et l’on est bien obligé de remarquer que les productions Tsui Hark ont été plus inspirées. David WU est bien meilleur monteur (la trilogie Syndicat du Crime, Une balle dans la tête, A toute épreuve, Le Pacte des loups, pour ne citer qu’eux…) qu’il n’est réalisateur. Cependant, il ne faut pas oublier que sur les films de cette époque, sortant de la société Film Workshop, Tsui Hark n’était jamais bien loin de diriger lui-même les opérations, la déception n’en est donc que plus grande !

Mercredi 7 mars

Le Silence des agneaux (réal. Jonathan Demme, 1990)

Avec Manhunter de Michael Mann, Le Silence des agneaux reste certainement l’une des meilleures adaptations de l’œuvre de Thomas Harris. Condensé très réussi en deux heures du livre original, le film a offert à Hopkins le rôle qui allait relancer sa carrière. Même si le film a quelque peu vieilli (en particulier les scènes qui se déroulent à Quantico, siège du FBI), il reste toujours aussi efficace en termes d’ambiances et d’angoisses. Portée par la musique envoutante de Howard Shore, la mise en scène de Demme est d’un grand classicisme et c’est sûrement de là que le film tire l’une de ses forces. Exploitant à outrance le jeu du cadre et des regards dans l’exercice du champ/contre-champ, Demme prend soin de placer quasi systématiquement sa caméra à hauteur de regard d’un côté et en légère plongée de l’autre, pour jouer sur les rapports de pouvoir entre les différents protagonistes : ce sera le cas dans la scène où Clarice et Crawford viennent examiner le corps et où elle se retrouve toute seule entourée de tous les policiers – sur eux, la caméra est de face, sur elle en plongée, car elle est en position de « faiblesse » à ce moment-là de la séquence. À l’inverse, quelques minutes plus tard, alors que le souvenir de l’enterrement de son père l’a certainement perturbé mais aussi ramené à la réalité des policiers de « campagne », lorsqu’elle leur demande de quitter la pièce, où va se dérouler l’autopsie, la caméra est face sur elle, mais en plongée sur eux, car là c’est elle qui a l’ascendant, car elle a su leur demander avec les mots qu’il faut (même si un silence court traduit quand même leur étonnement face à ce « petit bout de femme » qui leur donne l’ordre de sortir). Il en va de même dans tous les face-à-face entre Clarice et Lecter, où cette figure particulière du jeu de champ/contre-champ obéit inlassablement à l’idée de véhiculer qui a l’ascendant sur qui. Il est évident que Lecter est le gagnant le plus souvent. Mais encore plus inhabituelle dans une construction classique de la mise en scène, c’est l’usage, dans la figure du champ/contrechamp, du regard caméra. Plusieurs regards dans le film, non seulement sont tournés à hauteur de regard (ce qui a toujours pour effet d’impliquer le spectateur plus efficacement dans l’action), mais encore Demme demande à ses comédiens de regarder directement la caméra. Parce que le réalisateur a l’intelligence de ne l’utiliser qu’avec parcimonie et uniquement dans le flot d’une conversation, le spectateur ne prend pas cette image comme s’adressant directement à lui (problème évident du regard caméra), mais néanmoins l’effet de son adresse immédiate à l’encontre du public ne peut que trouver écho chez celui-ci (l’impliquant malgré lui).
Le film ne s’appuie pas seulement sur une mise en scène classique mais efficace, Demme joue également beaucoup sur le montage. Sa manière de mêler les flash-backs au récit, sans coupure diégétique, est dans la continuité de son traitement du champ/contre-champ. Les flashbacks de Clarice ne sont que les contre-champs de son regard, non pas tourné vers autre chose (le ciel, un funérarium), mais finalement tourné vers elle-même, vers les souvenirs que l’objet de son regard rappelle à la mémoire et donne au spectateur à contempler, comme si cette fois-ci le public regarde directement dans le comédien, comme le comédien regarde parfois directement le public dans certains plans. Toujours sur le montage, Demme propose d’ailleurs un jeu sur l’un des effets de montage les plus connus dans les films à suspense : la confusion entre montage alterné et montage parallèle. Comme je l’ai évoqué dans mon précédent post (autour du film The Next Three Days) cela suppose de montrer au spectateur une séquence en montage supposément alterné (deux événements distincts se déroulent simultanément dans des espaces qui peuvent être assez proches ou similaires : l’intérieur d’une maison et une maison encerclée par le FBI, dans le cas présent), pour finir par relâcher la tension en nous faisant comprendre que nous n’étions finalement que devant un montage parallèle (deux événements distincts qui n’ont pas le même espace de résolution : d’un côté la maison de Buffalo Bill avec Clarice à la porte et de l’autre la maison vide attaquée par le FBI). Mais si d’ordinaire, la résolution de cette confusion tend à faire redescendre la tension de la scène, puisque l’on finit par comprendre que chaque espace ne possède pas les mêmes enjeux et qu’il n’y a donc pas de « clash » possible entre eux, son usage dans le film sert un autre but. Dans le cas du Silence des agneaux, la tension à l’issue de la confusion ne redescend pas, au contraire elle explose. Car le spectateur grâce à cette issue comprend avant Clarice, qu’elle va devoir affronter seule le serial killer. On l’aura compris, la notion de regard (qui voit quoi ? comment ? quand ? pourquoi ?) est fondamentale dans le film de Demme et posée comme question préludant à tout enjeu esthétique et narratif du film (c’est parce qu’ils ont mal « regardé » le policier blessé, que les flics chargés de la sécurité de Lecter le laisse s’échapper). Pas étonnant lorsque l’on fait un film sur un serial killer dont la mécanique psychologique repose sur la convoitise : car l’on ne peut convoiter que ce que l’on a sous les yeux, comme le dit très justement Lecter. Il aura d’ailleurs tout loisir de convoiter le Dr. Chilton pendant le très long générique de fin, où l’image ne cesse d’être diffusée sous les crédits qui défilent. Comme si Jonathan Demme invitait le spectateur lui-aussi à être le sujet d’une telle convoitise (et bien entendu le questionner sur l’autre versant de la question du regard comme enjeu esthétique, la position du voyeur, mais ça c’est une autre histoire)…

Jeudi 8 mars

Nomads (réal. John McTiernan, 1986)

Depuis longtemps, je suis un fan de John McTiernan. Réalisateur maudit depuis quelques années (et dont l’équilibre psychologique est aujourd’hui plus qu’instable), McTiernan nous a quand même donné quelques uns des meilleurs films d’action des années 80 et 90 : À la poursuite d’Octobre Rouge, Predator, Piège de cristal, Une journée en enfer, Last Action Hero. Pendant très longtemps, j’ai su que son premier film était un film fantastique avec Pierce Brosnan. Au-delà de ça rien. J’ai donc pu enfin voir cette première œuvre et on ne peut pas dire que le résultat fut à la hauteur de mes années d’attente. Nomads, c’est le film typique des années 80 qui a mal vieilli. Même si certains défauts sont imputables à un budget plutôt restreint, il est difficile de fermer les yeux sur un scénario défaillant, dont la seconde partie vire au fantastique abracadabrant, et dont on peine à sentir le côté terrifiant mis en avant par l’affiche et la bande-annonce de l’époque. La mise en scène est aussi très peu inspirée (ralentis peu convaincant, scènes de poursuite gauche et brouillonne), ce qui est beaucoup plus étonnant quand on verra la suite de la carrière de McTiernan. Mais le pire c’est encore le casting qui fait le choix d’un Brosnan jouant un français de souche avec un accent à couper au couteau.

La Question (réal. Laurent Heynemann, 1977)

Adapté du livre de Henri Alleg paru en 1958, La Question revient donc sur l’arrestation de Henri Alleg et Maurice Audin (bien que les noms aient été changés dans le film) par les paras à Alger en 1957. Soumis à la torture, Alleg ne parlera pas et sera plus chanceux qu’Audin qui finira par mourir, ce que l’Armée française continue encore aujourd’hui de démentir : il se serait « évadé », pour ne plus jamais être retrouvé ou avoir donné de signe de vie… Le film d’Heynemann revient avec justesse sur cet épisode noir de l’histoire récente de la France. Il traite, sans concession pour l’époque, les scènes de torture, mais s’attarde aussi, dans un prologue nécessaire, sur l’ambiance d’Alger avant l’arrestation d’Alleg et permet ainsi au spectateur de mieux appréhender la complexité de cette époque. Puis le film revient sur la période d’emprisonnement d’Alleg en Algérie, alors qu’il va se mettre à écrire son expérience, qu’il fera passer à son avocat. Le manuscrit sera finalement édité par les Editions de Minuit, avant que le livre ne soit interdit sur le territoire français. Le film raccourcit seulement la période d’emprisonnement à Rennes avant l’évasion d’Alleg. Servi par un casting de qualité (Jacques Denis, Nicole Garcia, Roland Blanche et d’autres), le film est un témoignage important (tout comme le livre) sur une pratique honteuse, autour de laquelle le travail de mémoire en France reste encore à faire, bien que, depuis la publication des regrets de Massu en novembre 2000 dans Le Monde, les langues se soient un peu déliées et les études se sur le sujet multipliées. Le film est plus que jamais d’actualité avec les événements récents en Irak. Et alors que l’Algérie fêtera cette année ses 50 ans d’indépendance, espérons qu’il serve, comme d’autres documents importants sur cette époque (dont l’excellent film de Pontecorvo La Bataille d’Alger qui fut réalisé à peine 4 ans après la fin de la guerre), à mieux nous pencher sur les zones d’ombre de notre propre histoire…

Samedi 10 mars

La Taupe (réal. Tomas Alfredson, 2011)

Adapté du roman de John le Carré, Tinker Tailor Soldier Spy (1974), le film de Tomas Alfredson en propose une version cinématographique à la hauteur des livres d’espionnage du romancier anglais. Déployant un récit tortueux et truffé de suspicion, le film, comme le livre, s’inspire de l’affaire des « Cambridge Four» : quatre taupes à la solde du KGB, infiltrées dans le MI6 (les services de renseignements extérieurs du Royaume-Uni) et qui furent découverts entre 1951 et 1964, époque à laquelle John le Carré (de son véritable nom David John Moore Cornwell) travaillait également pour le MI6. Dépeignant donc la recherche d’un traitre au sein des services secrets britanniques, La Taupe met en scène avec élégance et sobriété, mais aussi un certain désespoir, le Londres des années 1970 et quelques destinations « exotiques », Istanbul, Budapest. S’appuyant sur une narration faite de flashbacks et d’ellipses, Alfredson travaille avant tout l’ambiance feutrée des officines de renseignements, les caractères discrets et taiseux de ses employés. Le casting des comédiens est excellent, d’un Gary Oldman qui nous revient en pleine possession de ses moyens, à un Colin Firth tout en subtilité de jeu, en passant par un Tom Hardy extravagant, méconnaissable en agent de terrain. La réalisation alterne classicisme éprouvé du genre : jeux d’ombres, jeu sur le champ/contrechamp travaillant les notions de surprise et de découverte d’identité. Mais par moments, Alfredson ne s’interdit pas quelques plans plus posés, des mouvements plus élaborés, permettant au spectateur d’apprécier la lenteur de la réflexion à l’œuvre chez les personnages ou l’étendue de la complexité d’une situation. Récit complexe (trop pour certains ?), le film traduit avec brio la paranoïa aigue qu’abrite tout service de renseignement en proie à la chasse aux « sorcières » et ramène sur le devant de la scène, la très grande qualité narrative de ce genre, le film d’espionnage réaliste : ses grands représentants, parmi lesquels Les Trois jours du Condor, Espion lève-toi, Les Patriotes, L’Affaire Cicéron, The Tailor of Panama (pour en donner un échantillon très personnel), peuvent s’enorgueillir d’accueillir, avec La Taupe, un nouvel étendard de qualité.

Dimanche 11 mars

Le Territoire des loups (réal. Joe Carnahan, 2012)

Réalisateur des excellents Narc et Mi$e à prix et du « très-réussi-dans-son-genre » L’Agence tous risques, Joe Carnahan nous propose, avec The Grey (bien meilleur titre anglais que le titre français, comme souvent…), un film sur la survie en milieu hostile, sujet déjà de ses deux premiers films, sauf que cette fois-ci le milieu hostile n’est plus la jungle urbaine (que ce soit Détroit ou les environs de Las Vegas), mais la nature lointaine et inhabitée par les hommes. Perdus en plein Alaska, loin de toute civilisation, les survivants d’un crash aérien vont devoir non seulement survivre au froid et aux tempêtes de neige en plein hiver, mais surtout faire face aux attaques répétées d’une meute de loups. Servi par un casting réduit mais de qualité, au premier chef duquel un Liam Neeson en pleine forme, le film oscille entre le survival et le film d’horreur ou de peur. Le spectateur est constamment mis en tension face aux défis que doivent relever les personnages ou aux horreurs auxquels ils sont confrontés. La réalisation, comme dans ses précédents films, est d’une redoutable efficacité : la caméra est dynamique et le montage nerveux (la scène de crash de l’avion est particulièrement impressionnante). Le travail du son a été peaufiné avec une grande qualité et procure un sentiment d’immersion très abouti : la scène ou les personnages doivent traverser un gouffre suspendu à une corde de fortune est à ce titre un exemple parfait de montage sonore en adéquation avec un certain souci de réalisme, un choix narratif d’attention du public à un élément ou un autre du récit. La musique n’est pas en reste et elle sait parfaitement s’intégrer à ce montage sonore, qui inclut le public dans l’univers oppressant de cette nature primitive… Les paysage enneigés et désertiques accompagnent cette immersion du spectateur dans un environnement hostile et abandonné par l’homme. La caméra de Carnahan capte avec attention et délicatesse les flocons de neige qui tombent inlassablement devant son objectif et viennent souvent brouiller la lisibilité de son image, comme son usage de focales très longues vient appuyer le sentiment de solitude des personnages dans ces immensités perdues et glaciales. On se désespère à espérer une issue positive pour ces hommes traqués, alors même que l’on sent bien qu’ils sont, comme le dira au début du film le personnage de Neeson, des étrangers. Le film nous tient de bout en bout et l’on ne peut s’empêcher de ressentir un certain soulagement lorsque le générique de fin arrive. En effet, le public se pose en témoin omniscient de cette lente descente aux enfers et moins en compagnon de voyage de ces personnages. On pourrait imaginer que leur échappatoire à la mort funeste, que proposait le crash aérien, ne soit finalement qu’un aperçu du purgatoire qui les attend (le film arrive à placer un discours religieux relativement intelligent, bien qu’attendu), quand la fourrure sombre et ténébreuse du mâle dominant des loups symbolise avec étrangeté l’enfer incarné sur Terre.

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